AFRIQUE : L’OPÉRATION “ DÉNICHER ET ACHETER LES TALENTS ”

Il m’a été donné de constater que l’Afrique importe encore trop de biens de consommation courante, souvent de piètre qualité, qui rongent ses budgets et déséquilibrent durablement ses économies. Cette situation est d’autant plus paradoxale qu’elle s’ajoute à une autre réalité tout aussi préoccupante : la faible qualité d’exécution de nombreux produits locaux fabriqués par nos artisans.Des meubles de piètre qualité, pas seulement mal vernis, des chaussures qui salissent les carreaux, des objets d’usage courant sans finition : autant de signes d’un déficit technique structurel qui coûte chaque année à nos pays des dizaines de milliards de dollars en importations évitables.Il est temps de réfléchir à des solutions concrètes et réalistes à ce problème qui mine nos balances commerciales tout en affaiblissant la compétitivité du secteur privé africain.——————————————
LE TRANSFERT DE TECHNOLOGIE CLASSIQUE A ATTEINT SES LIMITES——————————————
Le transfert de technologie est souvent présenté comme la voie royale pour corriger cette faiblesse.Mais l’expérience montre que les grands programmes de transfert, liés à des accords internationaux ou à des projets d’envergure, restent rarement opérationnels.Ils mobilisent des budgets considérables, sans toucher la véritable base de nos économies : les artisans, les petites industries, les entrepreneurs locaux qui produisent, innovent et créent des emplois au quotidien.Le transfert de technologie institutionnel et diplomatique, fondé sur les rapports d’État à État et souvent envisagé dans le cadre des partenariats publics-privés classiques, ne marche pas.Face à ces limites, il devient impératif de repenser la manière dont la technologie est transmise, en l’adaptant à nos réalités locales.——————————————
ALLER ACHETER LA COMPÉTENCE, PAS SEULEMENT LES MACHINES—————————————
Je propose une approche plus pragmatique, plus humaine, et surtout plus accessible à nos réalités : l’opération “ DÉNICHER ET ACHETER LES TALENTS”.
L’idée est simple : aller chercher la compétence là où elle se trouve, dans les pays qui ont su bâtir des industries performantes à partir de la maîtrise du geste et de la rigueur du savoir-faire — Chine, Turquie, Inde, Italie, pour ne citer que ceux-là — et faire venir ces talents sur notre sol pour transmettre leurs connaissances à nos artisans et techniciens.Il ne s’agit pas d’importer de la main-d’œuvre, mais d’importer de la compétence.Ces experts, ingénieurs, maîtres-artisans ou techniciens spécialisés viendraient pour des missions ciblées de six à douze mois afin de former sur place, dans les ateliers locaux, ceux qui produisent déjà mais manquent de standardisation et de finition.Ce transfert de technologie à taille humaine permettrait de corriger directement les erreurs, d’améliorer les procédés, de créer de nouveaux modèles de production, et surtout de faire naître une génération d’artisans africains formateurs, capables de transmettre à leur tour.
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UNE STRATÉGIE POUR CONSTRUIRE LA SOUVERAINETÉ PRODUCTIVE DE L’AFRIQUE —————————————
Une telle approche exige une volonté politique claire.Les États pourraient identifier les secteurs prioritaires — ameublement, cuir, textile, agrotransformation — et financer ces missions à travers des programmes de coopération technique ciblés.Le financement d’une telle opération pourrait d’ailleurs se concevoir dans le cadre de partenariats public-privé, associant l’État, qui en assurerait le portage principal, les organisations professionnelles et les collectivités locales.Les entrepreneurs privés, eux, pourraient cofinancer ces opérations et bénéficier, à terme, d’un gain considérable en qualité, productivité et compétitivité.C’est en mariant la compétence étrangère au potentiel local que l’Afrique créera la valeur qui lui échappe depuis des décennies.Ce modèle, fondé sur le transfert de technologie individuel, rompt avec la dépendance vis-à-vis des grands programmes étrangers souvent déconnectés du terrain.Il repose sur un principe fondamental : la technologie n’est pas dans les machines, elle est dans les hommes.Ce sont les hommes qui conçoivent, adaptent et perfectionnent les procédés. Ce sont eux qu’il faut désormais “acheter” — non pas au sens matériel, mais comme un investissement stratégique dans le savoir-faire.
L’opération “DÉNICHER ET ACHETER LES TALENTS” ouvre une voie nouvelle pour réconcilier production locale et qualité internationale. Elle offrirait à l’Afrique la possibilité de retenir une partie de la richesse qu’elle transfère aujourd’hui vers l’extérieur. Et surtout, elle permettrait à nos produits de refléter enfin notre véritable potentiel : celui d’un continent créatif, industrieux et capable de s’imposer par la compétence.L’avenir industriel de l’Afrique ne viendra pas seulement de ses ressources naturelles, mais de sa capacité à valoriser et maîtriser le savoir-faire technique.Investir dans les talents, c’est investir dans la durabilité. Et c’est donner à l’Afrique les moyens de produire, de consommer et d’exporter autrement.
MAGAYE GAYEÉconomiste international Ancien cadre de la Banque Ouest Africaine de Développement (BOAD)

FMI – Sénégal : entre dette « cachée » et agenda caché
Depuis un an déjà, le Sénégal est pris en otage par une affaire de « dette cachée ». Elle se traduit par une augmentation du taux d’endettement du pays de plus de 100 %, selon certaines sources (en attendant la publication des chiffres officiels par le gouvernement), dépassant ainsi les taux recommandés par l’UMOA, fixés à 70 % du PIB. Certains parlent d’un montant de 7 milliards de dollars, soit 4 500 milliards de FCFA entre 2019 et 2024.
Cette situation de dette cachée pose trois problématiques majeures :
1. La limitation de la capacité d’endettement du nouveau régime, notamment avec ce que certains appellent une « absence de marges de manœuvre », un « matteu mou toyy », ou encore un « quatrième sous-sol ».
2. Le non-respect des lois relatives aux finances publiques, alors que la transparence devrait être l’un des fondements de la République.
3. L’enjeu politique consistant à poursuivre et ternir l’image de l’ancien Président de la République, M. Macky Sall.
Naturellement, le régime en place pourrait être tenté de saisir ces trois points comme autant d’opportunités, pour deux raisons principales :
1. Se dédouaner face au FMI à travers l’aveu d’une dette cachée – dont les principaux concernés et leurs avocats attendent toujours les documents justificatifs.
2. Couler un adversaire politique, en l’occurrence Macky Sall et son parti, l’APR.
Qui pourrait leur en vouloir, dans un contexte de guerre politique et politicienne ? On comprend dès lors pourquoi cette affaire de dette cachée a été exposée sous plusieurs angles, même si la version officielle se présente comme un simple exercice de transparence.
Mais quid des autres formes de transparence : la justice, les caisses noires, les recrutements de l’État, la publication des rapports des corps de contrôle ? L’avenir nous le dira.
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Des conséquences lourdes pour l’image du Sénégal
Deux conséquences majeures découlent de cette affaire :
1. La décrédibilisation de l’image du Sénégal et de la “destination Sénégal”, qui jouissait jusqu’à récemment d’une excellente réputation, notamment grâce à la découverte du pétrole et du gaz.
Affirmer aujourd’hui l’existence d’une « dette cachée », alors que plusieurs institutions – parmi les plus puissantes de la République – sont censées veiller sur les finances publiques, revient à remettre en cause la sincérité de l’État dans sa gestion financière.
On parle ici de la Direction de la Dette Publique (DDP), rattachée à la Direction Générale de la Comptabilité Publique et du Trésor (DGCPT), du Comité National de la Dette Publique (CNDP), du Trésor public, de l’Inspection Générale d’État (IGE), de la Direction du Contrôle Interne (DCI), sans oublier la Cour des comptes, qui n’a jamais relevé auparavant une telle situation à ce qu’il paraît.
Où étaient donc ces corps de contrôle ?
Et pourquoi le gouvernement ne déclenche-t-il pas une enquête nationale impliquant le procureur et les agents compétents, si les faits sont avérés ? Pourquoi se concentrer uniquement sur l’ancien président Macky Sall ?
Ce qui intéresse réellement le pouvoir : la dette, l’intérêt du pays, ou Macky Sall ?
2. La dégradation de la note souveraine du Sénégal par les agences de notation internationales, notamment Moody’s, qui a abaissé la note du pays de B1 à B3, puis à Caa1 avec une perspective négative.
Cette note Caa1 signifie que le Sénégal présente un risque de crédit très élevé, autrement dit que la probabilité d’un défaut de paiement est importante.
Mais la question se pose : est-ce uniquement la déclaration du Premier ministre Sonko sur la dette cachée qui a provoqué cette dégradation ?
Sans l’affirmer catégoriquement, rappelons que d’autres pays ont connu des déclassements similaires après des annonces de ce genre.
À ces conséquences s’ajoutent un climat économique morose, la suspension d’activités dans des secteurs porteurs comme l’immobilier, des milliers d’emplois supprimés, une tension politique accrue, et surtout un doute grandissant dans les esprits de nombreux intellectuels : le nouveau régime va-t-il gouverner ou simplement jouer au chat et à la souris jusqu’en 2029, en attendant le retour du “grand mentor, premier du nom” ?
Est-ce vraiment favorable au Sénégal, malgré les efforts du gouvernement ? À chacun d’en juger.
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Faut-il plus de transparence ou moins de spectacle ?
Sortons du duel entre l’ancien et le nouveau régime.
Pourquoi ne pas publier tous les rapports officiels sur la place publique, pour mettre fin aux suppositions ?
Le FMI doit-il être mieux informé que le Sénégalais lambda, alors que c’est le peuple qui subit les conséquences de ces décisions ?
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Le FMI, grand gagnant ?
À mon avis, en tant que fervent défenseur de la souveraineté, je pense que le FMI s’en sort bien, pour deux raisons :
1. Le Sénégal semble s’être livré pieds et poings liés à une institution qui, loin d’être une amie, poursuit avant tout ses propres intérêts – des enjeux que le pays ne maîtrise que très partiellement.
2. Le FMI redevient maître du jeu, après plus de soixante ans de luttes pour libérer notre économie de cette dépendance.
Et pourtant, nous commencions à espérer devenir un pays prêteur de fonds en Afrique, avec l’exploitation du pétrole et du gaz.
Peut-on parler d’un agenda caché du FMI ? Le temps nous le dira.
En attendant, le gorgorlou devra prendre son mal en patience et puiser dans les leçons de résilience tirées de la crise de la Covid-19.
Courage les gars ! Serrons les dents et restons concentrés.
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Et le peuple dans tout ça ?
C’est le moment de poser le débat au gorgorlou sénégalais.
Que penseraient le Baay Guinar ou les banas-banas de tout cela ?
Préféreraient-ils une dette cachée qui augmente les ressources disponibles et améliore leur quotidien, quitte à ce qu’elle soit remboursée plus tard ?
Ou bien un exercice de transparence politico-patriotique, salué par le FMI mais qui plonge le pays dans une pauvreté accrue ?
Damay lathié dongg !
Entre le FMI et le Sénégal, on risque bien de se retrouver dans les comptes d’Amadou Coumba, quand Bouki l’hyène disait à Gnambala la girafe :
« Gnamala, kaay wouyou sa baay – sama baay douma woyé paaka. »
Les classiques comprendront. Lepp kenn menouko wakh…
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En conclusion
Revenons à plus de lucidité.
J’adresse deux questions :
• Au régime en place : irez-vous jusqu’au bout de cet exercice de transparence à 360° — vis-à-vis du FMI, de l’Occident, de l’Afrique et du peuple sénégalais ?
• À M. Macky Sall : pourquoi n’avoir pas préparé un bilan détaillé pour transmettre des données fiables à la nouvelle équipe ?
L’avenir nous le dira.
Excellent week-end à tous !
Dr Aly Hann
Enseignant Chercheur
Président du Mouvement Politique et Citoyen Espoir Sénégal
Digitalisation des médias : des journalistes formés aux plateformes numériques

Le jeudi 22 août 2025, Yango Côte d’Ivoire, en partenariat avec African Media Agency (AMA), a organisé une formation à l’intention des journalistes ivoiriens. Cette session avait pour objectif de renforcer la compréhension des professionnels des médias sur les enjeux, les opportunités et les défis liés à l’économie des plateformes numériques.

À l’heure où le numérique transforme en profondeur les modes de consommation, de production et de diffusion de l’information, Yango Côte d’Ivoire et African Media Agency (AMA) ont uni leurs efforts pour former une vingtaine de journalistes à l’économie des plateformes numériques.L’atelier, qui a rassemblé plusieurs acteurs des médias, dont des membres du Consortium des Journalistes Professionnels Africains pour le Renforcement de la Coopération Sino-Africaine (CJPASA), s’est déroulé dans un esprit d’échange et de partage de connaissances.Le module 1 de la formation a été consacré à l’économie des plateformes. Intervenant sur ce thème, Sabine Djokoto-Ayité, Chargée des Relations Publiques à Yango Côte d’Ivoire, a illustré son propos avec l’exemple des services de VTC. Selon elle, ces plateformes constituent non seulement un levier de création d’emplois, notamment pour les jeunes, mais elles contribuent également à renforcer la sécurité des usagers grâce à des outils technologiques de suivi et de traçabilité. Mme Ayité a également souligné le rôle central de ces solutions numériques dans la promotion de l’inclusion financière. En permettant à de nombreux acteurs de générer des revenus à travers de nouvelles activités économiques, elles favorisent l’autonomisation et l’amélioration de l’employabilité. Ces dynamiques, a-t-elle insisté, s’inscrivent dans une logique plus large de transformation structurelle de l’économie par le digital.Pour les organisateurs, cette initiative visait à donner aux journalistes des clés de lecture sur un secteur en pleine expansion, qui influence non seulement l’économie mondiale mais aussi l’écosystème médiatique. Car au-delà de la dimension financière, les plateformes numériques ouvrent la voie à de nouveaux modèles éditoriaux, publicitaires et de diffusion. Ces nouveaux outils économiques obligent les professionnels des médias à s’adapter en permanence aux évolutions technologiques.

En coorganisant cette formation, Yango Côte d’Ivoire et AMA réaffirment leur engagement à accompagner les journalistes dans l’acquisition de compétences adaptées aux enjeux de l’ère digitale, tout en mettant en avant l’importance d’un écosystème numérique inclusif et générateur de valeur pour la société.
L’AUTONOMIE PAR L’EFFORT CHEZ LES MOURIDES

Dans toutes les doctrines économiques modernes, le travail est un facteur fondamental de création de richesse. Depuis les théories classiques de Smith et Ricardo jusqu’aux modèles de croissance endogène, le travail est perçu à la fois comme un intrant de production, un outil de valorisation humaine, et un vecteur de transformation des sociétés. Les politiques publiques les plus efficaces sont celles qui parviennent à organiser et orienter la force de travail vers des objectifs productifs et collectifs.Mais au-delà des chiffres et des courbes de productivité, le travail est aussi un fait de civilisation. Il révèle la manière dont une société pense son avenir, structure ses rapports sociaux et forge son autonomie.Dans ce domaine, la communauté mouride incarne un modèle iconoclaste. Elle a fait du travail non pas un simple levier économique, mais un pilier de la foi, un instrument de libération, et une méthode d’organisation sociale d’une redoutable efficacité. Sans subventions ni fiscalité, sans ministère ni code du travail, elle a bâti une économie parallèle, structurée, dynamique, et fondée sur la mobilisation volontaire.Cette tribune explore les ressorts invisibles de cette puissance productive, fondée sur l’éthique du travail, l’autofinancement communautaire, et une capacité unique à transformer la foi en projets concrets.
1. LE TRAVAIL COMME RÉVÉLATEUR DE FOI Dans la vision de Cheikh Ahmadou Bamba, le travail n’est pas une simple activité économique ou une contrainte sociale. Il est un acte d’adoration, un outil d’élévation spirituelle, et une preuve tangible de la sincérité de la foi. Celui qui travaille honnêtement, avec discipline et conscience de Dieu, participe à une œuvre de purification intérieure.Chez les mourides, le travail est sacré. On ne sépare jamais l’action matérielle de l’engagement spirituel. C’est pourquoi les Baye Fall, bras actif dans la communauté, symbolisent cette fusion entre service et foi. Dans les champs, sur les chantiers, dans les marchés ou les foyers, chaque tâche devient une offrande.« Travaillez comme si vous ne deviez jamais mourir, et adorez Dieu comme si vous deviez mourir demain. »Un jour, alors que des disciples érigeaient une clôture en paille sous sa supervision, l’appel à la prière retentit. Certains continuèrent le travail, pensant bien faire. Après la prière, Cheikh Ahmadou Bamba revint, observa le chantier, puis leur ordonna de démonter tout ce qui avait été construit depuis l’appel à Dieu. Non pas pour les punir, mais pour leur enseigner que rien ne doit primer sur le lien avec le Créateur. Le travail, aussi noble soit-il, n’est vertueux que s’il respecte l’ordre spirituel.Autour de Cheikh Ahmadou Bamba, l’organisation économique de la communauté était déjà visible. Chaque individu était orienté vers une fonction précise : des menuisiers, des maçons, des tailleurs, des agriculteurs… Tous participaient à la satisfaction des besoins collectifs. Il existait une forme de spécialisation artisanale et productive, coordonnée de manière informelle mais efficace. Dans sa propre concession, l’oisiveté n’était pas tolérée. Chacun devait contribuer, à sa mesure, au bien-être général. C’est ainsi que s’est formée une éthique du travail centrée sur l’autonomie, la dignité et le service.
2. UNE PERFORMANCE PRODUCTIVE EXCEPTIONNELLE, SOURCE D’AUTONOMIEChez les mourides, la valeur travail n’est pas un simple mot d’ordre : elle produit des résultats spectaculaires. Dans les champs comme dans les villes, les disciples se distinguent par leur capacité à accomplir des tâches collectives en un temps record. Lors des campagnes agricoles ou des grands chantiers communautaires, les délais fixés sont souvent dépassés… par le bas : ce qui devait prendre une semaine est parfois achevé en deux jours. Ceux qui arrivent ensuite pour participer découvrent que tout est déjà fait. Cette rigueur, cette abnégation, ce désir de servir, forment le socle silencieux de la réussite mouride.Le cas de Khelcom, vaste réserve de 45 000 hectares de forêt classée située à 200 kilomètres de Dakar et mise à disposition par le président Abdou Diouf, est emblématique. À l’époque, un Français à la tête d’une ONG me disait:«C’est impossible à exploiter pour une confrérie. Ils n’ont ni les moyens ni les compétences»Mais quelques semaines plus tard, en découvrant l’aménagement méthodique du site et la discipline des cultivateurs, il admit :« C’est une force sur laquelle tout le Sénégal devrait s’appuyer »Aujourd’hui, Khelcom est un centre agricole stratégique, structuré, et entièrement fonctionnel, où les campagnes de défrichage, de semis et de récolte sont menées dans un esprit d’efficacité exemplaire.Au-delà du monde rural, les mourides tiennent une part substantielle de l’économie sénégalaise, formelle comme informelle. Ils sont présents dans divers secteurs économiques et jusqu’aux transferts de la diaspora. Ce maillage économique repose sur des dynasties entrepreneuriales puissantes, qui ont su allier éthique religieuse et sens des affaires.Ce niveau d’organisation et d’engagement a permis à la communauté de financer des projets monumentaux sans aide extérieure :La Grande Mosquée de Touba, construite avec l’argent des disciples, malgré les entraves coloniales. Le colonisateur tenta d’imposer la construction préalable d’un chemin de fer de 50 km (Diourbel–Touba) pour freiner les travaux. Les mourides ont tout financé.Massalikul Jinaan, imposante mosquée à Dakar, érigée pour 20 milliards FCFA, dirigée par une femme ingénieure. Le reliquat budgétaire fut restitué à la communauté.L’Université pluridisciplinaire de Touba, en cours de réalisation, financée à 37 milliards FCFA, exclusivement par des dons internes.Ces réalisations ne sont pas des exploits isolés, mais la conséquence naturelle d’un modèle qui fait de la foi, du travail, de l’organisation économique et de la solidarité les piliers concrets de l’autonomie.
3. UNE INGÉNIERIE FINANCIÈRE INTERNE FONDÉE SUR UNE GRANDE CAPACITÉ D’ORGANISATION
L’autonomie financière des mourides ne s’improvise pas. Elle repose sur une organisation décentralisée mais hautement efficace, où chacun, quel que soit son rang, participe à l’effort commun. Le cœur du dispositif repose sur les dahiras, ces cellules de base implantées dans chaque ville, chaque village, et jusque dans la diaspora. Ce sont elles qui collectent régulièrement les contributions volontaires des disciples, souvent de manière hebdomadaire ou mensuelle. Ces ressources sont ensuite remontées vers les guides spirituels, selon des circuits bien rodés, sans besoin de coercition ni d’impôt.Mais cette organisation ne s’arrête pas là. À côté des dahiras, on observe depuis plusieurs décennies une mobilisation croissante des familles héritières de Cheikh Ahmadou Bamba. Chacune des grandes branches familiales – issues de ses fils biologiques – rivalise de zèle et de générosité dans la réalisation de projets majeurs. Ce n’est pas une compétition malsaine, mais une émulation vertueuse, où chaque famille veut montrer son attachement à la mission du fondateur à travers des actes concrets.L’exemple actuel de la rénovation de la Grande Mosquée de Touba en est une parfaite illustration. L’un des disciples proches d’une lignée familiale a récemment engagé, à lui seul, plus de 2 milliards FCFA dans le projet. D’autres suivront. Chaque lignée veut marquer son engagement. Ce modèle de financement repose sur la confiance, la foi, et la transparence, bien plus que sur des structures financières classiques.Ce système, ni centralisé ni anarchique, montre que lorsqu’une communauté est liée par la foi et par une vision commune, elle peut mobiliser des ressources colossales sans banque, sans prêt, et sans contrainte extérieure.
4. DES ORGANISATIONS OPÉRATIONNELLES QUI STRUCTURENT LA MOBILISATION COMMUNAUTAIRE
La réussite économique du Mouridisme repose sur une ingénierie interne portée par des entités organisées, chacune jouant un rôle déterminant dans l’autonomie de la communauté. Ces structures sont à la fois spirituelles, techniques, citoyennes et stratégiques.Les Baye Fall constituent le bras actif, sécuritaire et productif de la communauté. Leur rôle dépasse largement le cadre religieux : ils assurent la sécurité des lieux stratégiques, interviennent dans tous les types de travaux de construction, et participent massivement aux activités agricoles et aux campagnes de solidarité, notamment durant le mois de Ramadan, où ils assurent la distribution de vivres à grande échelle. Si l’on y trouve aussi des cadres formés, ils incarnent surtout une culture du travail physique désintéressé, enraciné dans la foi.Hizbut Tarqiyyah, fondée par d’anciens étudiants de l’Université de Dakar, s’est imposée comme une force organisationnelle et intellectuelle majeure. Rassemblant des cadres, ingénieurs, communicants et logisticiens, elle est capable de concevoir et de mettre en œuvre des projets complexes, de grande envergure. Sa maîtrise logistique, son professionnalisme et son attachement à l’éthique mouride font d’elle un levier stratégique dans la modernisation de la communauté.Touba Ca Kanam est un exemple rare de gouvernance communautaire intégrée, articulée autour d’un mécanisme de collecte volontaire et régulière, mais surtout d’un système rigoureux de suivi et de reddition des comptes. Chaque franc collecté est tracé, chaque projet évalué, chaque décision rendue visible. Depuis sa création, cette association a mobilisé plusieurs milliards de francs CFA pour financer des infrastructures d’assainissement, d’éclairage public, de santé, ou encore de voirie urbaine.Touba Xepp est une organisation constituée de talibés mourides experts dans le domaine de l’hydraulique, aussi bien au niveau national que sous-régional. Ce groupe de haut niveau, discrètement mais efficacement engagé, est à l’origine de plusieurs projets hydrauliques majeurs. Leur ambition est claire : garantir à chaque foyer de Touba un accès durable à l’eau, en répliquant des solutions techniques adaptées et éprouvées dans d’autres contextes africains.Ensemble, ces quatre piliers forment la colonne vertébrale opérationnelle du Mouridisme contemporain, capable de concevoir, exécuter et suivre des projets à fort impact social et économique, dans une logique de foi, de transparence et de performance.Dans cette dynamique, les opérations de collecte communautaire atteignent parfois des milliards de francs CFA, mobilisés sans contrainte ni contrepartie. Il est même arrivé que le Khalife général intervienne pour dire : « Arrêtez, l’objectif est atteint. » Ce fait rare témoigne d’une capacité de mobilisation hors normes, fondée sur la confiance, la discipline et la ferveur spirituelle — bien au-delà des standards de l’ingénierie financière classique. Contrairement à une idée répandue, le crowdfunding, présenté comme une innovation canadienne des années 2000, n’est pas une nouveauté. Cheikh Ahmadou Bamba en avait déjà expérimenté les principes fondamentaux dès la fin du XIXe siècle, bien avant sa disparition en 1927. Il avait institutionnalisé un système de contribution volontaire, régulier et désintéressé, sans contrepartie directe, pour financer des projets communautaires, spirituels ou sociaux. Cette méthode, fondée sur la confiance, l’adhésion morale et la reddition de comptes, préfigure les plateformes modernes de financement participatif, mais avec une dimension spirituelle et collective supérieure.À SUIVRE :TRIBUNE N°6 – LES MOURIDES, BIENFAITEURS SILENCIEUX DE L’HUMANITÉ : DES ACTES DE SOLIDARITÉ QUI DÉPASSENT LES FRONTIÈRES
Magaye GAYE
Économiste International
Ancien Cadre de la Banque Ouest Africaine de Développement (BOAD)

Par Magaye GayeÉconomiste internationalAncien cadre de la Banque Ouest Africaine de Développement (BOAD)
Dans l’histoire des civilisations, peu de modèles éducatifs ont su conjuguer aussi harmonieusement spiritualité, discipline morale, autonomie individuelle et transformation sociale que celui de Cheikh Ahmadou Bamba. Là où les écoles économiques de tous les temps ont mis l’accent sur les équilibres, les indicateurs et les flux, le Cheikh a placé l’homme au cœur de toute stratégie de transformation. Pour lui, l’éducation véritable commence par la formation de l’âme, du cœur et du comportement, car un développement sans homme vertueux n’est qu’une façade fragile.Son génie éducatif ne réside pas dans l’empilement de connaissances, mais dans sa capacité à forger des êtres humains vertueux, utiles à leur société et connectés à leur Créateur.Les détournements massifs de ressources opérés par des élites pourtant très éduquées révèlent l’échec profond des systèmes éducatifs actuels, incapables de former des individus éthiques et responsables.Le modèle éducatif de Cheikh Ahmadou Bamba repose sur trois piliers indissociables : l’enseignement du Coran, l’extirpation des défauts, et l’inculcation conjointe du savoir, du savoir-faire et du savoir-être au service d’une action collective utile.UNE PÉDAGOGIE SUR-MESURE CENTRÉE SUR LA RÉFORME MORALE Loin des universités modernes, il a conçu une pédagogie sur-mesure, où chaque élève est d’abord évalué sur ses faiblesses morales : orgueil, paresse, jalousie, hypocrisie, amour du pouvoir ou de l’argent. Puis, en fonction de ses traits dominants, un parcours éducatif adapté était mis en place. Il n’éduquait pas seulement à réciter, mais à se corriger.Ce système alliait diagnostic individuel, éducation spirituelle, entraînement à l’effort, et discipline intérieure. L’objectif ? Déconstruire les défauts avant d’ajouter des savoirs. Car sans transformation du cœur, la science devient parfois une arme destructrice. Et c’est bien ce qu’avait anticipé Cheikh Ahmadou Bamba : un monde plein de diplômés, mais pauvre en éthique ; des États capables d’exploits technologiques, mais incapables d’éviter les massacres ; des experts des finances, mais ignorants des finalités humaines.Le matérialisme, source de tant de dérives contemporaines, était fermement rejeté. La richesse n’était jamais une fin, mais un moyen d’adorer DIEU et de servir son prochain. Dans cette vision du Cheikh, le travail est un acte d’adoration, la réussite matérielle un simple véhicule au service du bien.UN LANGAGE ACCESSIBLE, UN ENSEIGNEMENT VIVANTPar ailleurs, sa méthode d’enseignement intégrait une communication simplifiée, accessible à tous. Il savait aussi enseigner par des symboles, parfois en s’aidant d’un tas de sable pour illustrer la vertu, le danger ou l’idéal à poursuivre. Ce langage de proximité donnait à son enseignement une force de diffusion rare, capable de toucher les lettrés comme les analphabètes, les élites comme les masses rurales.Cheikh Ahmadou Bamba, avait une pédagogie extraordinairement accessible et savait parler au peuple.Sa force ne résidait pas dans une éloquence théorique, mais dans sa capacité à transformer les concepts les plus élevés en messages compréhensibles pour les plus humbles. Il formait ainsi des hommes enracinés, autonomes, responsables bref des hommes capables de diriger leur vie, leur famille, leur communauté sans attendre des solutions venues d’ailleurs.Loin des modèles scolaires standardisés, le système de Cheikh Ahmadou Bamba produisait des outputs humains reconnus à savoir des hommes et des femmes dotés d’une force intérieure, d’un sens du devoir, d’un esprit communautaire. LA TRANSPARENCE DANS LA GESTION DES BIENS COMMUNSEn cela, Cheikh Ahmadou Bamba a anticipé les grandes impasses du système économique mondial, où l’on forme encore des diplômés sans boussole morale, où la connaissance est dissociée de la conscience. Il a compris que le véritable développement ne peut naître que d’un homme accompli.Mais peut-on vraiment juger une pédagogie sans examiner les résultats ? Le modèle du Cheikh n’a pas seulement produit des disciples dévoués. Il a aussi formé des formateurs solides, des hommes capables à leur tour d’éduquer, avec rigueur et humilité. Comment pouvait-il en être autrement provenant d’un homme aussi exceptionnel?De nombreux témoignages confirment que Cheikh Ahmadou Bamba ne touchait jamais l’argent de ses propres mains. Lorsqu’on lui remettait une somme, il indiquait simplement : « Déposez cela là-bas et il ne le touchait pas » Ce refus radical d’un lien direct avec l’argent illustre un choix assumé de dépouillement, qui visait à maintenir une pureté dans l’intention et l’action.Ces héritiers spirituels, animés par la crainte de Dieu, ont su maintenir les principes fondateurs du Cheikh dans leur propre trajectoire.Parmi eux, ses successeurs ont eu à gérer des flux financiers colossaux provenant de contributions des fidèles. Et pourtant, leur rigueur morale est restée intacte. Un exemple souvent cité : ils ont toujours refusé de prendre les importants intérêts générés par ces fonds affirmant que cet argent ne devait produire ni usure, ni enrichissement illicite.Autre scène marquante : j’ai une fois visité Touba avec un ami. Je lui montrai une petite maison en tôle, presque rustique, et lui dit : « C’est ici que vit l’homme à la tête de toute la communauté ». L’ami, surpris, répondit : « Ce n’est pas possible. Cette maison est celle d’un pauvre. » Et pourtant, des milliards de francs CFA transitaient chaque année par cet homme, dans une simplicité déconcertante. Voilà la marque de la formation éthique du Cheikh : le détachement face à l’argent, l’humilité dans la responsabilité, et la transparence dans la gestion du bien commun. Et depuis son rappel à DIEU en 1927, tous ses successeurs ont développé les mêmes attitudes par rapport aux aspects matériels.UNE CHAÎNE DE TRANSMISSION VERTUEUSE ET DURABLELe système éducatif mis en place par Cheikh Ahmadou Bamba a produit de nombreux intellectuels, mais aussi des hommes d’affaires dynamiques, présents au Sénégal comme à l’international. Dans la partie de notre série consacrée à la puissance économique et financière du modèle, nous verrons comment ces entrepreneurs, bien que socialement et économiquement accomplis, ont toujours conservé un lien ombilical avec la communauté et contribuent encore activement à son essor.Oui, Cheikh Ahmadou Bamba a bâti une usine à fabriquer des hommes vertueux. Des hommes enracinés dans la foi, engagés dans le travail, attachés à la justice, guidés par l’éthique, mais aussi capables de transmettre ces valeurs avec méthode. Ce n’est pas seulement une école. C’est une chaîne de transmission du bien.Ce modèle éducatif n’a pas seulement produit des individus pieux : il a permis à une communauté entière de s’organiser, de bâtir une ville sainte prospère, de générer des réseaux économiques puissants, sans dépendre des modèles exogènes. Une telle réussite, née de l’élévation morale, défie tous les pronostics des écoles de développement.Dans la prochaine tribune, prévue pour le lundi 29 juillet inchallah , nous reviendrons plus en détail sur le système de commandement théocratique original mis en place par le Cheikh. Un système structuré, rigoureux, mais profondément humain, qui allie verticalité spirituelle et service désintéressé du peuple. À suivre…

CHEIKH AHMADOU BAMBA, L’HOMME QUI A DÉJÀ CONSTRUIT LE MODÈLE DE DEMAIN.
Dans un monde en perte de repères, les doctrines politiques, les modèles économiques et les philosophies sociales issus de l’Occident ne parviennent plus à répondre aux crises actuelles. Karl Marx, John Maynard Keynes, Rawls, Hayek, Schumpeter, Tocqueville… tous ont nourri des générations d’intellectuels. Mais aujourd’hui, leurs modèles ne permettent ni de pacifier les sociétés, ni de réduire les inégalités, encore moins de redonner une direction claire à l’humanité. Leurs discours, autrefois perçus comme révolutionnaires, peinent désormais à guider les nations dans un monde devenu trop complexe, trop fragmenté, trop spirituellement vide.Et pourtant, un homme d’Afrique, au cœur du Sénégal, a proposé un modèle alternatif, puissant, enraciné, pacifique, profondément humain : Cheikh Ahmadou Bamba.Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké (1853-1927) est un guide spirituel sénégalais, fondateur du mouridisme, l’une des plus importantes confréries soufies d’Afrique. Face à la colonisation, il opposa une résistance pacifique mais ferme fondée sur le savoir, le travail, la prière, la discipline et l’endurance. Exilé par les autorités françaises pendant de longues années, il n’a jamais prôné la violence mais a construit une voie originale d’émancipation par la foi, la discipline et l’éthique du travail. Son héritage intellectuel et spirituel continue d’inspirer des millions d’Africains dans leur quête de dignité, de développement et de souveraineté.Cheikh Ahmadou Bamba n’a pas seulement résisté au système colonial, il a élaboré un modèle de société, fondé sur le travail, la paix, la spiritualité, la justice sociale et la dignité humaine. Ce modèle n’a rien à envier aux systèmes politiques et économiques dominants. Il les dépasse même sur plusieurs plans : éthique, stabilité, rapport à la richesse, à l’autorité et au vivre-ensemble.Son approche, articulée autour de la centralité de l’homme et de sa relation à DIEU, rejette la domination matérielle, l’exploitation, la violence. Elle promeut un développement par la vertu, la connaissance, la solidarité. À l’heure où la planète suffoque entre capitalisme sauvage et replis identitaires, Cheikh Ahmadou Bamba propose un équilibre : produire sans exploiter, croire sans diviser, diriger sans asservir.Ce message, j’ai pu en mesurer toute la force au fil de mes engagements dans le domaine du développement. Comme cadre d’une institution multilatérale appartenant à 14 pays, j’ai participé à plusieurs Assemblées Annuelles de la Banque Mondiale et du FMI, un peu partout dans le monde, où j’ai vu les experts internationaux débattre sans fin des problèmes de pauvreté, de croissance, de dette et de gouvernance. Ces discussions, malgré leur technicité, manquent souvent d’efficacité mais aussi d’un socle moral profond et d’une vision intégrée.Aujourd’hui, alors que l’Afrique cherche encore son modèle, alors que le monde tourne en rond, il est urgent de se tourner vers nos propres génies, nos propres fondations. Et Cheikh Ahmadou Bamba en est un. Il ne s’agit pas ici de discours religieux. Il s’agit d’un modèle de civilisation.Ce texte est le premier d’une série de huit tribunes dans lesquelles je montrerai par la grâce de DIEU que le modèle de demain a déjà été construit. Il est africain, enraciné, universel. Il est le fruit d’un homme dont le projet dépasse les clivages. Il est temps de redonner au monde ce que l’Afrique a déjà su produire : une boussole pour l’avenir.Tout au long de ces tribunes je passerai en revue les inputs du modèle ainsi que ses résultats concrets Cette série de tribunes ambitionne de revisiter, avec les outils de l’analyse contemporaine, les fondements, la structure et les apports du modèle bâti par Cheikh Ahmadou Bamba. Tous les trois jours, une nouvelle réflexion sera partagée, autour de l’une des grandes forces de ce modèle ou des défis qu’il doit affronter dans un monde de plus en plus complexe.La prochaine tribune, qui sera publiée le samedi 26 juillet, abordera ainsi le thème suivant :« UNE GRANDE CAPACITÉ À BÂTIR DES HOMMES VERTUEUX ».Nous y reviendrons sur l’homme inspiré qu’était Cheikh Ahmadou Bamba, ainsi que sur la profondeur pédagogique de son système éducatif.Là où les écoles économiques de tous les temps ont mis l’accent sur les équilibres, les indicateurs et les flux, Cheikh Ahmadou Bamba commence par la fabrication de l’homme.Mettre les indicateurs avant la formation morale, c’est mettre la charrue avant les bœufs — et c’est là que prennent racine bien des désordres de notre temps.
Magaye GAYEÉconomiste international Ancien Cadre de la Banque Ouest Africaine de Développement (BOAD)

ON NE PEUT PAS REDRESSER SANS TRAITER LA QUESTION DE LA DETTE
Sans un traitement audacieux de la dette publique, tous les plans de redressement risquent de n’être que des mirages. À l’heure où les États africains peinent à relancer leurs économies, il est impératif de dire les choses clairement : on ne peut pas redresser durablement sans toucher à la question de l’endettement.
Certes, des efforts internes sont nécessaires. Réduire les dépenses, optimiser les recettes, lutter contre les gaspillages : tout cela est indispensable. Mais ces mesures, à elles seules, ne suffiront pas à restaurer les équilibres budgétaires. La réalité est simple : les marges de manœuvre sont étouffées par le poids des échéances à venir.
Dès lors, il faut remettre la question de la restructuration de la dette au centre des discussions. Car continuer à refinancer, c’est-à-dire s’endetter à nouveau à des conditions plus favorables pour faire face à des échéances arrivées à maturité, n’est pas un cycle économiquement vertueux. C’est une fuite en avant.
Ce mécanisme de refinancement perpétuel, aussi séduisant soit-il à court terme, aggrave à long terme le surendettement actuel, tout en anéantissant progressivement les marges de manœuvre budgétaire des États. Il expose ainsi plusieurs pays au risque de défaut de paiement.
Dans ce contexte, la responsabilité des bailleurs doit être pleinement engagée. Ils ne peuvent rester en dehors des plans de redressement. Au contraire, ils doivent être mis à contribution, notamment par des mécanismes de restructuration coordonnés, adaptés aux réalités africaines et à l’urgence du moment.
Dès lors, espérer un redressement sans intégrer cette dimension relève de l’illusion. Les efforts internes sont nécessaires, mais ils doivent s’accompagner de solutions structurelles sur la dette. Il en va de la stabilité financière, de la crédibilité des États, et, in fine, de l’avenir des populations africaines.
J’en parle avec expérience : ayant servi au sein d’institutions multilatérales et participé à plusieurs opérations de restructuration, je sais que les mécanismes actuels doivent être revus en profondeur.
Des mesures concrètes doivent être engagées immédiatement dans le cadre d’une concertation communautaire au niveau de l’UEMOA
- Abandon des pénalités de retard, qui ne font qu’aggraver mécaniquement les difficultés de remboursement sans résoudre les causes profondes de l’endettement.
- Conversion des intérêts échus en capital dans les sociétés d’État. Cela permettrait aux bailleurs de fonds internationaux d’exercer un meilleur suivi sur la gouvernance de ces entités, tout en consolidant la viabilité financière du secteur public.
- Gel temporaire des paiements pour offrir une respiration budgétaire et permettre aux pays d’investir massivement dans des secteurs productifs, seuls moteurs d’une relance économique durable.
- Restructuration de la dette sur une durée beaucoup plus longue, avec, si possible, un renforcement des garanties, afin de rassurer les créanciers tout en donnant aux États un horizon clair et soutenable.
Magaye GAYE
Économiste international
Ancien Cadre de la BOAD

L’EUROPE ET LE GEL DES AVOIRS RUSSES : LA MORALE PRISE AU PIÈGE
UNE PATATE CHAUDE POUR L’EUROPE
Le gel par l’Union européenne de plus de 210 milliards d’euros d’avoirs russes, auxquels s’ajoutent près de 25 milliards d’euros d’avoirs privés, soulève aujourd’hui plus d’inquiétudes qu’il n’en résout.
Conçu au départ comme une mesure d’urgence face à la guerre en Ukraine, ce gel commence à diviser les esprits en Europe même. De plus en plus de voix s’élèvent : juges, économistes, anciens diplomates. Car ces avoirs n’ont pas été saisis par une décision de justice, mais bloqués par simple décision politique.
Derrière cette action se joue un affrontement silencieux entre puissance et morale. Et comme souvent dans l’histoire, c’est lorsque le droit devient un outil d’exception que les fondations d’un ordre juste commencent à vaciller.
UN DÉPÔT DE CONFIANCE DÉTOURNÉ DE SA FONCTION
Les fonds russes ont été volontairement déposés dans le système financier européen, sur la base des règles internationales de sécurité des réserves. Le gel revient à transformer ce dépôt de confiance en instrument de représailles, sans base judiciaire.
Les réserves d’un État ne sont pas un bien privé.
Le gel remet en cause la notion de neutralité des banques centrales.
Dans toute conception éthique de la propriété, qu’elle soit spirituelle ou profane, le bien confié reste inviolable tant qu’aucune autorité judiciaire impartiale n’en décide autrement. Le gel introduit donc une faille : la parole donnée n’est plus sacrée.
On parle de mesure temporaire. Mais aucune limite n’a été fixée, aucun tribunal indépendant ne s’est prononcé. L’Union européenne juge, décide, et exécute.
Ce gel sans procès rappelle d’autres précédents historiques : notamment le gel des avoirs iraniens aux États-Unis ou ceux de la Libye sous Kadhafi. Mais dans ces cas, des arbitrages avaient été envisagés. Ici, il n’existe aucun cadre de restitution.
Dans l’histoire récente, certains avoirs gelés ont été restitués. On peut citer, entre autres, la restitution partielle de fonds iraniens après l’accord nucléaire de 2015, ou la levée progressive des gels d’avoirs libyens dans certains cas. Ces dénouements ont toujours été le fruit d’une pression diplomatique et morale, jamais de la seule logique de puissance.
Ceux qui parlent de droit doivent d’abord accepter de se l’imposer à eux-mêmes.
Depuis 2024, l’Union européenne a décidé d’utiliser les intérêts générés par ces fonds (près de 3 milliards d’euros par an) pour financer l’aide militaire à l’Ukraine. Ce transfert pose un problème moral de fond.
Utiliser les fruits d’un bien gelé, sans qu’aucune condamnation légale n’ait été prononcée, c’est retirer à la neutralité financière sa crédibilité. La finalité — soutenir un pays agressé — ne justifie pas l’abandon des principes.
Ce que l’on fait au nom du bien, quand il viole la justice, devient lui-même une injustice.
Le FMI, censé être la sentinelle du système financier mondial, est resté silencieux face à une décision qui a fracturé ce même système. En gardant le silence sur le gel des avoirs russes, il a cautionné la politisation du droit financier international, creusant un peu plus la défiance entre le Nord et le Sud
TRUMP, UNE PRUDENCE CALCULÉE FACE AU DROIT INTERNATIONAL?
Donald Trump a de son côté déclaré que si un accord de paix n’était pas trouvé dans un délai de 50 jours entre la Russie et l’Ukraine, il imposerait des droits de douane de 100 % à tous les pays qui commercent avec Moscou.
Mais fait notable : il a refusé de sanctionner directement la Russie, contrairement aux Européens. Cette attitude, loin d’être de la passivité, semble motivée par une prudence juridique et stratégique, et peut-être une volonté d’éviter une violation flagrante du droit international.
En se gardant de confisquer des fonds ou de bloquer des avoirs sans base légale, Trump a adopté une approche plus conforme aux règles du droit international public, bien qu’elle reste économiquement coercitive à l’échelle mondiale.
LES BIENS MAL ACQUIS DES PAYS DU SUD : INALIÉNABLES POUR QUI ?
Alors que les avoirs russes sont gelés et promis à un usage militaire, des dizaines de milliards issus de la corruption dans les pays du Sud restent bloqués dans les banques européennes.
Lorsqu’il s’agit de les restituer aux peuples spoliés, les États invoquent des lois sur l’inaliénabilité des biens publics, la complexité des circuits financiers, ou le manque de preuves.
En France, l’article 3111-1 du Code général de la propriété publique et la loi de 2002 sur le patrimoine permettent ainsi de garder légalement des biens volés à d’autres peuples, au nom du droit.
Deux poids, deux mesures. L’Europe agit avec sévérité contre ceux qu’elle combat, mais avec indulgence envers ceux dont les détournements alimentent son économie.
L’argent volé aux peuples du Sud n’est pas perdu pour tout le monde. Il est réinvesti dans les économies du Nord, qui prospèrent sur la misère des autres. C’est un capitalisme du crime organisé, validé par le silence complice de la légalité occidentale. »
FRAGILISATION DU SYSTÈME FINANCIER ET DÉDOLLARISATION EN MARCHE
Loin de pénaliser uniquement la Russie, ce gel affaiblit la réputation monétaire de l’UE.
Au-delà des effets immédiats, il fragilise le système financier mondial. L’acte de geler des avoirs souverains sans décision multilatérale affaiblit la crédibilité des grandes monnaies internationales.
Face à cela, des dynamiques de dédollarisation et de désoccidentalisation financière se renforcent. De nombreux pays réduisent leur dépendance à l’euro et au dollar, et accélèrent les accords bilatéraux en monnaies locales. Les BRICS accélèrent la construction de leurs propres circuits de financement (ex : BRICS Bank, systèmes de paiement alternatifs).
L’UE perd sa capacité d’attraction financière universelle.
Il existe à moyen terme un risque d’ effet boomerang : retrait massif des actifs souverains non occidentaux de l’euro.
Mais surtout, ce gel met en lumière une nouvelle vulnérabilité pour les pays européens eux-mêmes : leur propre capacité à se refinancer est menacée. Dans un monde interdépendant, l’endettement repose sur la confiance. Geler des fonds sans droit, c’est miner cette confiance.
Et quand la Chine et les pays du Golfe ou l’Afrique ne veulent plus acheter la dette européenne, c’est toute l’architecture de l’euro qui tremble.
En definitive nous pensons que le gel des avoirs russes pose une question plus profonde que la guerre elle-même. Peut-on bâtir un ordre mondial fondé sur la sécurité financière, la neutralité monétaire et la régulation internationale, tout en confisquant unilatéralement les biens d’un État dès qu’il devient adversaire ?
L’histoire enseigne que ce qui est injuste, même accepté un temps, finit toujours par engendrer le désordre. Et qu’aucune puissance ne peut rester stable si elle renonce à la justice.
QUELQUES PISTES DE SOLUTION
Encadrer juridiquement l’usage des fonds via l’ONU ou un tribunal spécial.
Initier un pacte de transparence sur les avoirs gelés de tous les pays.
Proposer aux BRICS un dialogue monétaire multilatéral (sans hypocrisie).
Créer une doctrine européenne de souveraineté monétaire crédible.
Par Magaye GAYE
Économiste international
Ancien Cadre de la. BOAD
TRUMP REÇOIT CINQ CHEFS D’ÉTAT AFRICAINS : UNE OFFRE STRATÉGIQUE À DÉCODER POUR LE SÉNÉGAL

Alors que le président Donald Trump s’apprête à rencontrer cinq chefs d’État africains — ceux du Sénégal, de la Mauritanie, de la Guinée-Bissau, de la Sierra Leone et du Gabon — dans un sommet restreint mais symboliquement lourd, plusieurs signes montrent qu’il ne s’agit pas d’un simple échange de courtoisie. La sélection ciblée de ces pays, leur position géographique, leurs régimes politiques récents ou en transition, ainsi que leur potentiel énergétique ou diplomatique, indiquent une démarche intentionnelle, fondée sur un calcul stratégique. Cette rencontre intervient également à un moment charnière des relations internationales : les BRICS se consolident, le conflit israélo-palestinien s’aggrave, et les États-Unis cherchent à repositionner leur influence sur le continent africain.Pour le Sénégal, cette rencontre ne doit pas être abordée comme une audience classique mais comme un moment de bascule où il faut, à la fois, comprendre ce qui est réellement en jeu et savoir extraire les dividendes possibles sans compromettre ses positions historiques, sa souveraineté ou sa stabilité interne.UN INTÉRÊT AMERICAIN CERTAIN POUR LE GOLFE DE GUINEEL’analyse géographique des pays invités montre une cohérence régionale stratégique : Mauritanie, Sénégal, Guinée-Bissau et Sierra Leone forment un bloc côtier ouest-africain continu, avec une façade atlantique longue, des régimes modérés, souvent fragiles ou en recomposition, tous situés dans une zone riche en ressources (halieutiques, minières, pétrolières, gazières) et encore peu militarisée. Le Gabon, bien que géographiquement éloigné des quatre autres, complète cet arc comme point d’ancrage dans le Golfe de Guinée, zone hautement stratégique pour les flux énergétiques mondiaux.*UNE RENCONTRE AUX RELENTS GÉOPOLITIQUES ET ÉCONOMIQUES*Le sommet s’inscrit aussi dans une dynamique de grande confrontation géopolitique. Les États-Unis, et plus encore Donald Trump, perçoivent la présence croissante de la Chine et de la Russie en Afrique comme une menace directe à leurs intérêts économiques et diplomatiques. Pékin investit massivement dans les infrastructures africaines, tandis que Moscou développe des partenariats sécuritaires et militaires avec des régimes en rupture avec l’Occident. En recevant cinq chefs d’État africains choisis avec soin, Trump cherche à repositionner l’Amérique comme un acteur de premier plan sur le continent, non plus à travers de grandes initiatives multilatérales comme l’AGOA ou Power Africa, mais par des alliances ciblées, pragmatiques, centrées sur les intérêts immédiats. Le Sénégal peut tirer profit de cette logique, mais à condition de ne pas se laisser instrumentaliser dans une guerre d’influence. Il lui revient d’affirmer sa souveraineté, tout en acceptant les opportunités économiques qui peuvent émerger d’un nouveau partenariat équilibré avec les États-Unis.Mais il ne s’agit pas non plus de rejeter tout partenariat avec les États-Unis. Ce sommet peut, au contraire, être une occasion historique pour le Sénégal de transformer la relation avec Washington en une relation stratégique à forte valeur ajoutée.D’abord sur le plan énergétique : le Sénégal partage avec la Mauritanie un champ gazier stratégique (GTA – Grand Tortue Ahmeyim), opéré aujourd’hui par des compagnies étrangères, notamment BP et Kosmos. Dans le nouveau contexte géopolitique mondial et compte tenu de la montée de la demande en gaz naturel liquéfié (GNL), le Sénégal pourrait Qen accord avec la Mauritanie poser intelligemment ce dossier sur la table. Si les États-Unis veulent renforcer leur ancrage énergétique en Afrique, ils doivent accepter de le faire à des conditions plus équilibrées, plus transparentes, et plus bénéfiques pour les populations locales. Le Sénégal, en lien étroit avec la Mauritanie, peut formuler une proposition de renégociation ou de repositionnement des intérêts américains dans le secteur gazier, dans une logique gagnant-gagnant.Ensuite, sur le plan pétrolier : le Sénégal peut également profiter de cette rencontre pour évoquer la situation de ses contrats avec des entreprises comme Woodside (australienne), opérant dans le champ pétrolier offshore de Sangomar. Le moment est propice à une révision partielle des clauses, à l’introduction d’un mécanisme de suivi indépendant, voire à l’entrée d’opérateurs américains sous condition de transparence et de responsabilité environnementale et sociale. Le pays pourrait, en contrepartie, bénéficier de transferts de technologie, de financements pour la transformation locale des hydrocarbures, ou d’une plateforme conjointe de formation technique des ingénieurs africains dans les métiers de l’énergie.*TRANSFORMER LA FIN DE L’AGOA EN OPPORTUNITÉ* Ce sommet est également l’occasion pour le Sénégal de négocier un partenariat économique bilatéral structurant dans un contexte où l’AGOA (African Growth and Opportunity Act), principal cadre commercial entre l’Afrique et les États-Unis, arrive à expiration en 2025. Donald Trump, fidèle à sa logique anti-multilatérale, pourrait ne pas renouveler l’AGOA et proposer à la place des accords bilatéraux ciblés. Le Sénégal doit anticiper cette mutation et exiger que tout futur accord de commerce soit équitable, protecteur des producteurs locaux, et porteur de valeur ajoutée. Il faut éviter que la fin de l’AGOA ne soit utilisée comme un levier de pression politique ou diplomatique, notamment sur les votes à l’ONU ou les alignements géopolitiques sur des dossiers sensibles comme la Palestine, la Chine ou l’Ukraine.La relation avec la Guinée-Bissau, la Mauritanie et même la Sierra Leone doit être consolidée dans le respect des équilibres sous-régionaux. Le Sénégal peut jouer un rôle pivot, non pour servir une puissance extérieure, mais pour défendre une souveraineté africaine plurielle, ouverte, et résolument centrée sur les intérêts des peuples.*DES MENACES SECURITAIRES PRÉOCCUPANTES* Ce sommet intervient également dans un contexte de recrudescence des menaces sécuritaires à la frontière orientale du Sénégal. La récente incursion de groupes terroristes venus du Mali, opérant dans la zone frontalière du Boundou, rappelle la vulnérabilité du Sénégal face à l’extension des réseaux jihadistes du Sahel. Alors que le Burkina Faso, le Niger et le Mali sont en rupture ouverte avec les partenaires occidentaux, et que les coopérations sécuritaires régionales se délitent, le Sénégal apparaît comme l’un des derniers remparts de stabilité dans la région. Cette situation renforce l’intérêt stratégique que peut représenter le pays pour les États-Unis, notamment dans une logique de lutte contre le terrorisme, de sécurisation des zones côtières et de protection des installations énergétiques offshore. Le Sénégal peut ainsi plaider pour un soutien renforcé en matière de renseignement, de drones, de cyberdéfense, de formation militaire et de développement local dans les zones exposées à l’extrémisme violent.Il est évident que le choix du Sénégal par l’équipe Trump ne doit rien au hasard. Le pays cumule plusieurs caractéristiques qui en font un partenaire de choix pour une diplomatie américaine recentrée : il est à la fois musulman modéré, politiquement stable, ouvert au dialogue, doté d’une façade atlantique stratégique et assis sur d’importantes ressources énergétiques en cours d’exploitation. Il bénéficie d’un respect réel sur la scène diplomatique africaine et mondiale, ce qui le rend particulièrement utile pour servir de relai ou de vitrine à des initiatives controversées. Par ailleurs, sa nouvelle orientation souverainiste, incarnée par un exécutif attentif à la revalorisation des intérêts nationaux, peut être perçue positivement par Trump, qui voit dans cette ligne une convergence idéologique sur la défense des intérêts nationaux contre les logiques de domination extérieure. Le Sénégal, en se positionnant avec intelligence, peut ainsi négocier avec fermeté et dignité.
NE PAS OUBLIER LE PLAIDOYER SUR LA SITUATION FINANCIERE TENDUE DU PAYS Dans l’hypothèse d’un échange direct avec le président Trump, le Sénégal aurait tout intérêt à formuler un plaidoyer clair sur ses contraintes budgétaires. En dépit des efforts déployés en matière de gouvernance, de digitalisation fiscale, et de lutte contre la corruption, le pays se heurte à la rigidité des institutions de Bretton Woods, en particulier le FMI, dont les exigences de consolidation budgétaire freinent les investissements sociaux et productifs nécessaires à la transformation structurelle. Le Sénégal peut, à juste titre, faire valoir que son engagement pour la transparence et la rationalité économique est en phase avec la philosophie même que Trump défend sur la scène américaine. Le chef d’État sénégalais peut donc proposer aux États-Unis un pacte de soutien bilatéral, en dehors des conditionnalités classiques, orienté vers des résultats concrets : infrastructures, emploi, industrialisation, sécurité énergétique et éducation technique. Ce plaidoyer serait d’autant plus crédible qu’il viendrait d’un pays qui n’a jamais trahi ses engagements, qui paie sa dette, et qui demeure une exception de stabilité dans un environnement régional tourmenté.
ET SI LA QUESTION PALESTINENNE ÉTAIT LE VRAI PRETEXTE DU SOMMET?
Ce sommet ne peut pas être dissocié d’un autre fait majeur : la rencontre de cette semaine entre Donald Trump et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou. D’autant que le Boston Consulting Group aurait déjà produit une étude stratégique en lien avec ce projet, ce qui confirme l’existence d’une réflexion structurée en amont, impliquant des acteurs privés et internationaux au service d’objectifs politiques sensibles.Dans ce contexte, la question palestinienne pourrait s’inviter, en filigrane, au cœur de ce mini-sommet africain. J’en viens à soupçonner, à titre personnel, qu’il pourrait s’agir d’une manœuvre plus vaste visant à tester la réceptivité de certains pays africains à un « plan humanitaire »… de relocalisation partielle des populations palestiniennes déplacées, notamment de Gaza, dans des territoires africains peu densément peuplés, en échange d’un soutien financier ou d’accords commerciaux préférentiels. Cette hypothèse, qui semble improbable à première vue, devient plus crédible lorsqu’on considère l’historique de certaines propositions de ce type au XXe siècle (comme l’idée d’un foyer juif en Ouganda au début du siècle) et l’approche pragmatique, transactionnelle et décomplexée de Trump sur les grands dossiers internationaux.Dans ce cadre, le Sénégal, pays musulman modéré, respecté dans les enceintes multilatérales, et longtemps président du Comité pour l’exercice des droits inaliénables du peuple palestinien, pourrait être ciblé non pour accueillir des réfugiés de manière explicite, mais pour servir de modèle d’« acceptabilité diplomatique » dans une opération plus vaste. Il en va de même pour la Mauritanie, ancien pays ayant reconnu Israël, et pour des États comme la Guinée-Bissau ou la Sierra Leone, plus exposés aux incitations économiques directes.Le Sénégal doit donc se rendre à ce sommet avec une extrême vigilance. Il ne doit pas se déplacer pour recevoir des propositions préfabriquées, mais pour poser ses propres termes de référence, issus de sa trajectoire, de ses intérêts et de ses responsabilités. Il doit réaffirmer sans ambiguïté sa solidarité historique avec la cause palestinienne, non par posture idéologique, mais au nom des principes de justice internationale et d’équilibre diplomatique. Accepter même tacitement un plan de « relocalisation » ou un abandon progressif du droit au retour des Palestiniens serait une rupture grave avec cette tradition, et provoquerait un profond rejet populaire au Sénégal comme dans le monde musulman.Ce sommet avec Donald Trump est donc à la fois un risque et une opportunité. Un risque de dérive si le Sénégal y va sans lignes rouges claires. Une opportunité historique s’il s’y présente avec une vision, un discours articulé, une intelligence géoéconomique et une fermeté de principe. Il ne s’agit pas de refuser la main tendue, mais de montrer que celle du Sénégal n’est pas vide, ni achetable, ni négociable sur ses valeurs essentielles.Enfin, il est à espérer que cette rencontre ne donnera pas lieu à une mise en scène médiatique qui réduirait les chefs d’État africains à des rôles secondaires ou symboliques. Le président Trump, par le passé, a parfois adopté des postures publiques qui ont fragilisé ses interlocuteurs, y compris des dirigeants européens ou alliés stratégiques. Le Sénégal, comme les autres pays invités, doit veiller à préserver sa dignité institutionnelle dans le traitement médiatique du sommet. La forme compte autant que le fond, et une posture de respect mutuel est indispensable pour garantir la crédibilité des échanges, tant sur la scène internationale qu’auprès des opinions publiques africaines. Par Magaye GAYE
Économiste international Ancien Cadre de la BOAD

POUR DES BRICS ÉLARGIS, STRATÉGIQUES ET SOUVERAINS CONSTRUIRE LE PILIER D’UN NOUVEL ORDRE MONDIAL

Alors que le sommet des BRICS s’ouvre dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes, il est temps pour cette alliance de prendre une nouvelle dimension. Les BRICS doivent devenir plus qu’un simple cadre de coopération économique : l’organisation doit se transformer en puissance politique globale au service des peuples du Sud et des équilibres du monde. Cela exige une vision, un élargissement stratégique, une doctrine diplomatique, une structure de souveraineté partagée, et une audace nouvelle.*ÉLARGIR INTELLIGEMMENT LES BRICS POUR COUVRIR LES PÔLES OUBLIÉS DU SUD*Les BRICS doivent intégrer de nouveaux membres clés pour représenter équitablement les grandes régions du Sud global.L’Algérie pour le Maghreb, et la Corée du Nord pour l’Asie doivent rejoindre pleinement le groupe.Le Sénégal, en Afrique de l’Ouest, complètera la représentation géographique du continent, aux côtés de l’Afrique du Sud, de l’Égypte et de l’Éthiopie.Le Sénégal, grâce à sa stabilité politique, sa position stratégique en Afrique de l’Ouest et son ancrage à la souveraineté , représente un choix naturel pour renforcer la représentativité géographique et politique du BRICS sur le continent africain. »L’Indonésie, première nation musulmane au monde par sa population, ainsi que la Turquie, pont entre l’Asie et l’Europe, doivent être intégrées comme piliers géopolitiques et démographiques.Cette cartographie renforcerait l’ancrage des BRICS sur les quatre continents clés du Sud : Afrique, Asie, Amérique du Sud, et Moyen-Orient.Mais cet élargissement doit éviter toute naïveté : les pays étroitement liés aux services de renseignement de pays non membres ne devraient pas être acceptés, afin de préserver l’intégrité stratégique du bloc. *ADOPTER UNE POLITIQUE ÉTRANGÈRE COMMUNE FACE AUX CRISES MONDIALES*Le silence du BRICS sur les grands dossiers internationaux le condamnerait à l’impuissance. Sur le conflit israélo-américano-iranien, les BRICS ont montré des insuffisances notoires, perceptibles notamment à travers l’absence de soutien clair en faveur de l’Iran, pourtant l’un de leurs membres.Le moment est venu d’adopter une ligne diplomatique commune, claire et ferme.Le dossier palestinien doit devenir un test de cohérence : soutien au droit international, condamnation de l’occupation, appui aux résolutions de l’ONU.Les BRICS doivent condamner toute forme d’agression unilatérale et défendre les souverainetés nationales menacées.Face au blocage du Conseil de sécurité, les BRICS doivent porter la menace crédible de créer une “deuxième ONU”, plus démocratique, sans droit de veto arbitraire.Il ne s’agit pas de faire la guerre, mais de peser moralement, juridiquement et politiquement sur les rapports de force mondiaux.*CRÉER UNE ARCHITECTURE ÉCONOMIQUE INDÉPENDANTE ET OPÉRATIONNELLE*Les BRICS devraient, dans une stratégie claire de dédollarisation de l’économie mondiale, adopter une démarche concertée pour régler leurs transactions internes en monnaies nationales. Même de manière progressive, cette approche – par blocs ou par accords bilatéraux ciblés – constituerait un signal fort. Elle devra ensuite s’accompagner d’une feuille de route stratégique et politique, avec des objectifs clairs, pour entraîner un nombre croissant de pays du Sud dans une nouvelle architecture d’échanges internationaux, fondée non plus sur le dollar, mais sur le yuan ou une monnaie commune des BRICS.Je salue à ce titre la mise en place effective de la Nouvelle Banque de Développement des BRICS. Celle-ci mérite d’être à la fois renforcée en capital et déconcentrée géographiquement, en installant des représentations dans plusieurs pays phares du Sud global, afin d’en faire un véritable levier de financement autonome et décentralisé.Sortir du dollar ne suffit pas. Il faut construire une architecture financière complète qui libère les nations du Sud de la domination monétaire et du chantage institutionnel :-Création d’un FMI alternatif BRICS, doté de capacités de prêts rapides en devises locales.-Développement d’une chambre de compensation pour permettre les paiements inter-BRICS hors dollar et hors Swift.-Mise en place d’une agence de notation indépendante, crédible, pour contrecarrer les pressions exercées via les agences occidentales.Ces outils ne doivent pas rester symboliques, mais devenir opérationnels, ouverts aux pays partenaires du Sud, et transparents.*METTRE EN PLACE UN PROGRAMME DE MISE À NIVEAU DES PAYS LES PLUS FAIBLES*Les BRICS doivent instaurer une solidarité verticale entre ses membres pour éviter une reproduction des inégalités internes au bloc.La Chine, en tant que puissance dominante, a la responsabilité d’assumer son rôle de locomotive, non par la domination, mais par le transfert de technologies, le financement patient, et l’ouverture.Un fonds spécial de mise à niveau doit être créé pour soutenir les pays les plus vulnérables du Sud dans :-la digitalisation,-l’industrialisation,-la souveraineté alimentaire,-et l’autonomie monétaire.Il s’agit de ne laisser aucun partenaire stratégique au bord de la route, au risque de fragiliser l’ensemble du projet BRICS.*CRÉER L’ASCO : ALLIANCE DE SÉCURITÉ ET DE COOPÉRATION DU SUD*Le monde est sous la pression croissante d’alliances militaires occidentales telles que l’OTAN, l’AUKUS ou le G7 élargi. Les BRICS ne peuvent rester sans réponse.Depuis la fin de la guerre froide, le monde a basculé dans un système monolithique, dominé par une poignée de puissances qui n’ont cessé de bafouer le droit international au gré de leurs intérêts. Face aux interventions unilatérales répétées, à l’instrumentalisation des institutions onusiennes et à l’absence de mécanismes de protection pour les États du Sud, la création d’un second pôle militaire et stratégique devient une nécessité historique. C’est dans ce contexte que l’ASCO – Alliance de Sécurité et de Coopération du Sud – doit voir le jour, pour offrir un cadre de dissuasion, de défense collective et de souveraineté partagée.Un cadre défensif fondé sur :-la protection mutuelle face aux ingérences extérieures,-la sécurisation des infrastructures stratégiques communes,-la coopération en cybersécurité, renseignement et défense,-le respect de la souveraineté de chaque membre, sans hégémonie interne.L’ASCO ne serait pas une alliance guerrière, mais un bouclier politique et stratégique : dissuader, protéger, exister.L’heure n’est plus aux intentions, mais à l’action. Les BRICS peuvent devenir le cœur du rééquilibrage du monde, mais cela exige des choix courageux, une doctrine claire et une nouvelle forme d’engagement solidaire entre les nations.Le monde ne redeviendra pas multipolaire par discours, mais par construction réelle de souverainetés.
Par Magaye GAYE, Économiste international

CONFÉRENCE DE SÉVILLE : SORTIR DE L’ENDETTEMENT INUTILE ET BÂTIR UN FINANCEMENT AFRICAIN SOUVERAIN
La Conférence de Séville, qui s’ouvre ce lundi 30 juin, suscite de nombreuses attentes. Organisée dans un contexte international marqué par des crises multiples — économique, sociale et financière —, elle met une nouvelle fois le financement du développement africain au cœur du débat mondial. Cependant, il est crucial de ne pas retomber dans les travers habituels : un dialogue qui tourne en rond, des diagnostics répétés sans avancées concrètes, ou des accusations unilatérales qui ne favorisent ni la responsabilité ni la coopération.
Plutôt que de chercher des boucs émissaires, il s’agit d’adopter une démarche constructive, reconnaissant les responsabilités partagées entre les partenaires internationaux, les institutions africaines et les acteurs locaux. C’est dans cette optique d’équilibre et d’efficacité que cette contribution propose une analyse des blocages actuels, ainsi que des pistes réalistes pour bâtir un système financier africain souverain, capable de soutenir durablement le développement. À cet effet, nous nous appuyons sur une expérience de près de vingt ans dans le domaine du financement du développement.
UNE CHAÎNE DE DYSFONCTIONNEMENTS MULTIPLES
Le diagnostic est lourd, structuré autour de plusieurs maillons. Tout d’abord, l’offre de financement est profondément inadaptée. Les banques commerciales, dominées par des capitaux étrangers, privilégient les financements de court terme, négligeant les besoins structurels des PME africaines. Les banques de développement sous-régionales comme la BOAD ou la BIDC restent trop peu nombreuses, avec des lignes de crédits insuffisamment tirées, souvent annulées ou soumises à des conditionnalités longues et rigides.
Les institutions de garantie (FSA, FAGACE…) manquent de ressources, tandis que la BRVM reste difficilement accessible à la plupart des entreprises africaines à cause de critères trop contraignants. Par ailleurs, les banques multilatérales de développement imposent des procédures si rigides que le taux moyen de décaissement ne dépasse pas les 60%, avec parfois 18 mois avant le premier décaissement.
À cela s’ajoute une qualité globalement insuffisante des projets : manque de fonds propres, faible culture du remboursement, absence de stratégie, défaillance de l’organisation. Le climat des affaires n’aide pas : réalisation des garanties judiciairement difficile, coûts élevés, et faible soutien public.
Enfin, la question monétaire est centrale : dans la zone CFA, la rigidité du franc CFA – qui privilégie la lutte contre l’inflation au détriment du plein emploi – empêche un véritable pilotage monétaire au service du financement du développement. Plus de 90% des acteurs économiques sont exclus du financement, notamment dans le secteur informel.
LE DÉFI MAJEUR : LA RESTRUCTURATION DE LA DETTE AFRICAINE
Aujourd’hui, la restructuration de la dette des pays africains est au cœur de la problématique du financement. De nombreux États voient leur capacité financière étouffée par des charges de dette élevées, souvent contractées dans des conditions peu transparentes ou non soutenables. Un agenda clair et ambitieux de restructuration est indispensable, visant à alléger le fardeau financier, rétablir la soutenabilité de la dette et libérer des marges de manœuvre budgétaires pour investir dans des projets à forte valeur ajoutée. Cette restructuration doit se faire dans un cadre multilatéral cohérent, avec la participation active des créanciers publics et privés, pour éviter des crises répétées et permettre une trajectoire durable de développement.
UNE AUTRE VOIE EST POSSIBLE
Il est temps de rompre avec la dépendance vis-à-vis de l’aide extérieure. Un slogan fort doit fédérer la vision : « Un financement africain pour des projets africains ». Cela suppose un changement de paradigme politique : compter d’abord sur nos ressources propres.
Cela passe par la création dans chaque pays de trois instruments financiers nationaux : une banque de développement, un fonds de garantie et un fonds de participation. Pour être viables, ces instruments doivent être bien gérés et alimentés par un mécanisme pérenne d’abondement : affectation de taxes spécifiques (tabac, télécoms, loteries, importations stratégiques) ou une part des réserves de la BCEAO.
Un pacte de succès entre les banques de développement nationales et celles sous-régionales (BOAD, BAD) est essentiel. Ces institutions régionales pourraient détenir une minorité de blocage et co-piloter la gouvernance avec des partenaires expérimentés (Tunisie, Maroc).
Le conseil aux promoteurs doit être renforcé par des centres de gestion agréés. Il faut revaloriser les projets en création (« green fields ») et mettre fin aux rejets systématiques. L’Afrique a besoin d’entrepreneurs responsables, formés, soutenus, et d’un vrai pacte de confiance entre porteurs de projets et bailleurs.
Enfin, des instruments alternatifs doivent être testés : tontines sectorielles pour PME, création d’une banque sous-régionale pour l’agriculture, dynamisation du marché des titres de créances négociables.
UNE COOPÉRATION INTERNATIONALE À REPENSER
Les flux financiers illicites coûtent à l’Afrique plus de 90 milliards de dollars par an. La corruption endogène (plus de 100 milliards détournés vers les paradis fiscaux) doit être dénoncée. Mais il faut aussi une responsabilité des institutions internationales. Le FMI, garant de la transparence, doit mieux suivre les processus d’endettement, comme le montre le cas du Sénégal. Quant à la Banque mondiale, une étude a révélé que 7,5% des décaissements sont réorientés vers les paradis fiscaux.
La communauté internationale doit aider à rapatrier ces fonds volés, en revoyant les législations qui bloquent les restitutions (en Europe, Inde, pays du Golfe…). De plus, les conditionnalités imposées par certaines multinationales avec le soutien implicite de bailleurs doivent être reconsidérées. Le cas des ressources pétrolières bradées est emblématique.
Il faut aussi poser un « devoir de vigilance » aux institutions financières : ne pas financer n’importe quoi, ni céder aux pressions politiques locales.
RESPONSABILITÉ AFRICAINE ET URGENCE DE RÉFORMES PROFONDES
Il est essentiel que l’Afrique prenne pleinement conscience de ses propres responsabilités. Trop souvent, les endettements excessifs ont servi à financer des projets politiques coûteux, sans retour économique ni impact social durable — stades, infrastructures inutiles, etc.
Le train de vie des États doit être revu, et les financements orientés vers des projets à forte rentabilité économique et financière. La création d’agences de notation nationales n’est pas une solution simple, car les conflits d’intérêts et le manque de transparence risquent d’aggraver la situation.
Dans un contexte mondial marqué par une crise de la dette, une croissance atone et des tensions de liquidité, l’Afrique ne peut plus dépendre des financements extérieurs traditionnels. Elle doit se recentrer sur ses propres forces et trouver en elle les ressources nécessaires pour financer son développement durable.
Par Magaye GAYE
Économiste international
ancien Cadre de la Boad

L’OCCIDENT FACE AU MUR IRANIEN : UNE DÉROUTE MASQUÉE PAR LA DIPLOMATIE
- Une patate chaude devenue brûlante
L’Occident cherche aujourd’hui à se libérer de la « patate chaude iranienne », après avoir réalisé que la stratégie choisie n’était pas la bonne. Il y a eu une grave sous-estimation de l’adversaire, une injustice manifeste dans la gestion des rapports de force, et un contournement délibéré des institutions internationales qui étaient pourtant censées garantir la confiance mondiale. À cela s’ajoutent des menaces désordonnées, des pressions multiples, des appels hypocrites à la morale, et surtout une manière de gérer les conflits indigne de nations se disant garantes de l’ordre international.
- La déclaration allemande, un aveu accablant
La déclaration du chancelier allemand – saluant le “courage” d’Israël pour avoir “fait le sale boulot” – illustre parfaitement cette dérive occidentale. Ce type de propos, d’une irresponsabilité alarmante, révèle une volonté de déléguer la violence, de sous-traiter les affrontements tout en gardant les mains propres. C’est non seulement contraire à la dignité diplomatique, mais c’est aussi le signe d’un épuisement moral et stratégique.
- *Au finish Sauver Trump pour sauver la face
Les États-Unis, et en particulier Donald Trump, sont aujourd’hui en difficulté. Englué dans une escalade qu’il ne maîtrise plus, Trump cherche désespérément une porte de sortie, sans humiliation. L’Europe est donc appelée à la rescousse, non pour apporter une solution, mais pour camoufler une défaite.
4 : Le mensonge ne paie jamais
L’une des plus grandes leçons de ce conflit, c’est que le mensonge, même habillé de diplomatie ou de grands discours, finit toujours par s’effondrer. Les mensonges proférés sur l’Irak la Libye, et le Sahel ont affaibli la parole occidentale.
Invasion de l’Irak : échec. Aucune arme de destruction massive, mais un pays détruit.
Invasion de la Libye : échec. Un État disloqué, livré aux milices et à l’esclavage moderne.
Occupation militaire du Sahel (Mali, Niger, Burkina Faso) : échec. Rejet populaire, humiliation diplomatique, et regain de souveraineté assumée par les peuples.
Sans oublier l’Invasion de l’Afghanistan par l’Union sovietique: échec. Vingt ans plus tard, les Talibans sont revenus au pouvoir.
Chaque fois, les mêmes méthodes : diaboliser un régime, armer des factions, manipuler l’opinion, imposer le chaos… puis se retirer sans honneur, laissant derrière soi des peuples brisés.
Aujourd’hui, face à l’Iran, l’arrogance se brise sur un roc. Et ce roc, c’est la cohérence d’un pays qui, malgré toutes les pressions, n’a pas renoncé à sa souveraineté ni à sa fierté.
Magaye GAYE
Économiste international
Ancien Cadre de la BOAD

TRUMP FACE À L’IRAN : POURQUOI LA GUERRE POURRAIT NE PAS AVOIR LIEU

Alors que le monde retient son souffle face à une possible intervention militaire américaine contre l’Iran, la plupart des observateurs annoncent cette guerre comme une fatalité. Pourtant, un scénario alternatif demeure largement ignoré : celui d’un refus stratégique de Donald Trump d’engager les États-Unis dans un conflit majeur au Moyen-Orient. Ce choix, loin d’être une marque de faiblesse, s’appuie sur une analyse froide, réaliste et pragmatique des enjeux militaires, politiques, économiques et moraux.
. Il s’inscrirait dans la continuité de sa doctrine personnelle, bien différente de celle de ses prédécesseurs.
Dans cette série en trois volets, nous décortiquerons d’abord les raisons qui pourraient amener Trump à privilégier la retenue. Nous aborderons ensuite les conséquences internationales, puis les implications internes aux États-Unis.
- Le refus éventuel de Donald Trump d’entrer en guerre contre l’Iran : une décision stratégique
Une telle décision serait fondée sur plusieurs considérations stratégiques :
- Le risque nucléaire incontrôlable : la peur du cataclysme
Une attaque contre les sites nucléaires iraniens pourrait engendrer une riposte indirecte, par l’intermédiaire de groupes armés alliés (Hezbollah, milices chiites, Houthis, Corée du Nord Pakistan ou éventuellement Chine) . Le risque d’escalade nucléaire, même asymétrique, serait colossal. Les conséquences humaines et environnementales toucheraient toute la région, voire au-delà. Trump, soucieux de son image historique et du coût humain d’une guerre, ne souhaite pas être celui qui aura déclenché un conflit aux conséquences planétaires. Un tel scénario entacherait durablement son héritage.
- L’incertitude militaire : une humiliation stratégique potentielle
Les sites sensibles iraniens pourraient être profondément enfouis, protégés par des systèmes de défense avancés. Les États-Unis n’ont aucune garantie de succès dans une opération éclair, malgré leurs bombardiers B-2 et missiles de précision. Un échec serait une humiliation retentissante pour l’armée américaine, comparable aux revers en Irak ou au Vietnam. Trump, homme de calcul, refuserait d’exposer ses forces à un tel risque d’échec.
- L’Iran est prêt : une guerre longue et ruineuse
Contrairement à l’Irak ou à la Libye, l’Iran s’est préparé depuis des décennies à une confrontation majeure. Il a investi dans des capacités de guerre asymétrique, dans la résilience de son appareil militaire, et dans des alliances régionales redoutables. En cas d’attaque, l’Iran activerait plusieurs fronts. Trump, pragmatique, sait que ce serait une guerre longue, ruineuse et probablement ingagnable.
- Israël s’est piégé lui-même : Trump n’ira pas se sacrifier
Israël, en voulant imposer une guerre éclair à l’Iran, semble avoir sous-estimé son adversaire. Loin d’être désorganisé, le pouvoir iranien a fait preuve de stabilité, de calcul et de sang-froid. Les renseignements américains le savent. Trump aussi. Il comprend que s’aligner sur Tel-Aviv dans une aventure mal préparée pourrait transformer les États-Unis en co-belligérants d’un conflit interminable. Il ne veut pas de cela.
- Le facteur énergétique : la menace du détroit d’Ormuz
Une attaque contre l’Iran entraînerait sans doute la fermeture du détroit d’Ormuz, par lequel transite un tiers du pétrole mondial. Le choc sur les marchés énergétiques serait immédiat. Les prix à la pompe exploseraient, fragilisant l’économie américaine et, surtout, l’électorat de Trump. Or, Trump mise sur la stabilité économique pour asseoir sa présidence et obtenir une majorité confortable. Il n’ouvrira pas une guerre qui pourrait ruiner son électorat.
- Une retenue morale ou religieuse inattendue
Même s’il n’est pas un homme d’église, Trump a su construire un lien fort avec l’électorat chrétien conservateur. Dans un sursaut, ou par stratégie, il pourrait estimer que les États-Unis n’ont pas vocation à provoquer une guerre de religion, à bombarder un pays chiite, ou à être perçus comme l’oppresseur du monde musulman. Ce calcul moral, voire théologique, pourrait peser dans sa décision.
- Une fidélité à sa doctrine anti-interventionniste
Donald Trump a été élu, entre autres, pour sa critique des interventions militaires de ses prédécesseurs. Il s’est toujours opposé aux « guerres inutiles ». En refusant d’attaquer l’Iran, il resterait fidèle à cette ligne. Il veut incarner le président du deal, pas celui du chaos. Ce serait sa façon à lui de préserver sa marque politique : celle d’un chef fort, mais prudent.
- Une simple guerre psychologique : l’agitation sans intention réelle
Malgré les discours musclés, les déclarations martiales, les ultimatums et les démonstrations de force, rien ne prouve qu’une offensive était véritablement planifiée. Pour un stratège averti, tout cela peut relever d’une guerre psychologique visant à tester, affaiblir ou pousser l’adversaire à la faute sans intention réelle d’entrer en guerre. Trump, fin tacticien, a pu orchestrer cette tension comme une manœuvre de dissuasion, et non comme un prélude à l’action militaire.
En conclusion à cette premiere partie je pense que le refus d’intervenir en Iran ne relèverait donc pas de la peur ou de l’impuissance, mais d’un calcul froid, précis et conforme à la logique politique propre à Donald Trump. Loin des instincts bellicistes d’une partie de l’establishment, cette décision s’ancrerait dans une lecture lucide des équilibres militaires, géoéconomiques, spirituels et même historiques.
Elle traduirait un basculement stratégique majeur : pour la première fois, une puissance mondiale pourrait choisir délibérément la retenue, face à un engrenage qui ne promet ni victoire rapide, ni bénéfices clairs, mais seulement le chaos.
Un chaos que Trump ne souhaite ni pour l’Amérique, ni pour son héritage personnel.
Cette réflexion se poursuivra demain avec un second volet consacré à l’impact géopolitique mondial de ce refus d’intervention :
Quelles conséquences pour Israël ?
Quelle lecture du monde musulman ?
L’Occident perd-il son influence en refusant ou en ratant une guerre ?
Quel avenir pour les relations internationales dans un monde sans règles claires ?
Puis, après-demain, un troisième et dernier volet analysera les répercussions sur le multilatéralisme, l’ordre mondial et les organisations internationales, de plus en plus discréditées et contournées.
Les journalistes, analystes ou chercheurs souhaitant obtenir en amont les deux prochains volets ou échanger sur ces hypothèses peuvent me contacter directement.
Je reste disponible pour tout débat ou contribution constructive.
Magaye GAYE
Économiste international
Ancien Cadre de la BOAD

Relations sino-africaines : Un webinaire de journalistes et d’experts africains précède une décision historique de Pékin
Le Consortium des Journalistes Professionnels Africains pour le renforcement des relations sino-africaines (CJPASA) a organisé, le 27 mai dernier, un webinaire de haut niveau consacré aux investissements chinois en Afrique.

Cette rencontre qui a rassemblé une centaine de journalistes, experts, chercheurs et représentants institutionnels de quelques pays africains a permis de soulever des interrogations majeures sur la nature et les retombées de la coopération économique entre la Chine et l’Afrique. L’objectif affiché était celui d’interpeller et de proposer pour un partenariat Chine-Afrique plus équilibré et transparent.
Dans son mot d’ouverture, le président du CJPASA, Médéric Beugré, a donné le ton d’une rencontre fructueuse, appelant les États africains à sortir de leur posture attentiste. Outre, il a suggéré que les entreprises chinoises installées en Afrique fassent plus de preuve de transferts de savoir-faire, d’intégration, et de gestion partagée dans des projets sino-africains.
Cette prise de parole forte a été soutenue par d’autres intervenants, qui ont à leur tour insisté sur l’urgence de redéfinir les règles du jeu de partenariat Chine-Afrique afin de faire de cette coopération un véritable levier de développement durable et autonome pour les pays africains, de même que pour les pays du Sud global. Un appel qui a sonné résonné dans l’oreille de Pékin.
En effet, quelques jours après le webinaire du CJPASA, la Chine a annoncé une mesure sans précédent : la suppression des droits de douane sur les produits en provenance de 53 pays africains, étendant ainsi un régime jusque-là réservé aux pays les moins avancés à des économies plus développées comme le Maroc, le Nigeria ou le Kenya.
La décision stratégique du gouvernement Chinois, présentée lors de la 4e Exposition économique et commerciale Chine-Afrique tenue à Changsha en Chine du 12 au 15 juin 2025, vise notamment à encourager les exportations africaines et à réduire un déséquilibre commercial jugé excessif au profit de la Chine. Un geste fort qui ne semble pas étranger à la dynamique impulsée par le CJPASA.
En échangeant longuement sur les investissements chinois en Afrique au moment où le protectionnisme resurgit dans l’espace commercial mondial, le webinaire du CJPASA a sans doute contribué à faire évoluer la posture chinoise.
Il s’inscrit ainsi dans la dynamique d’une nouvelle influence africaine portée par des voix indépendantes et engagées, capables de susciter des réactions concrètes au plus haut niveau. Le timing de cette décision, dans la foulée immédiate du webinaire, souligne la lecture en perspective du partenariat sino-africain par le CJPASA, témoignant le poids croissant des plateformes africaines dans l’orientation des politiques internationales.
Pour rappel, en 2022, la Chine a investi 5 milliards de dollars dans les économies africaines, principalement pour construire de nouvelles liaisons de transport et des installations énergétiques, et pour exploiter des mines. BBC Afrique rapporte que grâce à ces projets, les entreprises chinoises installées sur le continent africain ont gagné près de 40 milliards de dollar, la même année.
Aussi, de nombreuses sources informent que plus de 10 000 entreprises chinoises opèrent actuellement sur le continent africain. Et, la valeur des activités chinoises depuis 2005 s’élève à plus de 2 000 milliards de dollars, avec 300 milliards de dollars d’investissements en 2022.
Au clair, la décision de Pékin est à saluer, car elle contribue indéniablement au renforcement des liens entre les peuples chinois et africains. Au-delà de sa portée strictement économique, cette mesure tarifaire symbolise un tournant majeur pour la coopération sino-africaine et le Sud global. On aura enfin une Afrique qui ne réclame pas une place par défiance, mais qui affirme sa volonté de compter dans ses partenariats internationaux, dans un esprit de fraternité, de respect mutuel et de complémentarité stratégique.
Charles BERG
L’OCCIDENT SE TROMPE SUR L’IRAN

Magaye GAYE économiste international, ancien Cadre de la BOAD
L’Occident et ses alliés commettent une erreur stratégique majeure en traitant l’Iran comme un simple acteur régional à neutraliser. L’Iran est devenu leur bête noire, qu’ils cherchent à affaiblir, voire à éradiquer. Mais cette obsession repose sur une méconnaissance profonde de ce pays : ni arabe, ni soumis, mais perse, souverain et résolument indépendant.
Ce que l’Occident ne comprend pas — ou feint d’ignorer —, c’est que l’Iran :
- Est une civilisation millénaire, héritière d’un empire qui a précédé l’islam et façonné l’histoire du monde.
- Est porté par une foi ancrée, mais aussi par une identité nationale forte, distincte du monde arabe.
- A su refuser toute domination, en particulier occidentale, depuis la révolution de 1979.
- Possède des ressorts de résistance insoupçonnés – politiques, militaires, technologiques et idéologiques.
L’Iran n’est pas dans une logique de soumission ou de compromission. Contrairement à certains dirigeants arabes obsédés par l’agrément des puissances occidentales, les Iraniens agissent selon une logique de souveraineté, de cohérence et de dignité.
Mais au-delà de l’hostilité idéologique, c’est l’incohérence de l’Occident qui interroge.
La France, par exemple, condamne la Russie au nom du droit international parce que Moscou a lancé une guerre sans agression préalable ukrainienne. Pourtant, dans le cas d’Israël et de l’Iran, Paris applaudit une « frappe préventive » israélienne sur un autre État souverain — sans attaque directe sur le sol israélien. Deux poids, deux mesures. Où est la cohérence ?
On nous parle de « menace existentielle » de l’Iran contre Israël. Mais depuis quand un discours idéologique — aussi discutable soit-il — justifie-t-il une attaque militaire contre un pays signataire du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP), toujours sous la surveillance de l’AIEA ? L’Iran aurait enrichi de l’uranium à 60 %, mais n’a jamais franchi le seuil militaire. Israël, lui, n’a jamais signé le TNP, ne fait l’objet d’aucun contrôle international, et détient des ogives nucléaires dans l’impunité totale. Faut-il comprendre que la légalité internationale ne s’applique qu’aux pays non alignés ?
Cette diplomatie de la géométrie variable mine la crédibilité morale de l’Occident. En validant une frappe préventive sur la base d’un simple « soutien indirect » de l’Iran à des groupes armés comme le Hezbollah ou les Houthis, on ouvre une brèche terrible dans le droit international : demain, qu’est-ce qui empêcherait une autre puissance d’invoquer ce même « risque indirect » pour frapper un État ? La sécurité mondiale devient alors une affaire d’interprétation subjective. C’est la porte ouverte à la loi de la jungle.
Et ce n’est pas tout.
Derrière cette affaire iranienne se cacherait une stratégie occidentale plus large, subtile et inquiétante :
1. D’abord, sous-traiter à Israël certaines opérations de déstabilisation — notamment contre le Hezbollah libanais et le Hamas palestinien.
2. Ensuite, s’attaquer directement à l’Iran, pivot régional gênant.
3. Puis, affaiblir la Turquie, autre puissance majeure du Moyen-Orient.
4. Enfin, viser à contenir durablement l’islam politique et à redessiner l’ordre régional selon des intérêts extérieurs.
Cette stratégie pourrait être activement nourrie par des services de renseignement, des réseaux d’influence, des médias alignés, et une diplomatie sélective. Mais tout cela repose sur une erreur fondamentale : on ne gouverne pas le monde contre les peuples, contre la souveraineté des nations, contre l’histoire et la foi.
Que l’on se souvienne :
1. De l’échec cuisant de l’opération Eagle Claw en 1980, lorsque les hélicoptères américains envoyés par Carter pour libérer les otages à Téhéran s’écrasèrent dans le désert.
2. De la guerre Iran-Irak, dans laquelle Saddam Hussein, soutenu par l’Occident, échoua à faire tomber la République islamique malgré huit ans de guerre totale.
L’Iran a depuis renforcé sa posture régionale, multiplié les alliances stratégiques (notamment avec la Russie et la Chine), et gagné en crédibilité idéologique dans le Sud global. Il dispose sans doute d’un arsenal de dissuasion, de capacités cybernétiques et d’une résilience intérieure que l’Occident sous-estime gravement.
Après son enlisement en Ukraine, l’Occident risque d’ouvrir un deuxième front de défaite morale et stratégique au Moyen-Orient. Cette fois, contre un pays-racine, pétri d’histoire, de foi et de patience.
Ce ne sera pas un conflit. Ce sera un bourbier, un choc de civilisations mal compris, une équation insurmontable pour des puissances en perte de repères éthiques.
Par Magaye GAYE économiste international, ancien Cadre de la BOAD
LA CHINE TEND LA MAIN À L’AFRIQUE… POUR MIEUX PRENDRE SA TERRE


Magaye Gaye, économiste international, ancien de la BOAD
LA CHINE TEND LA MAIN À L’AFRIQUE… POUR MIEUX PRENDRE SA TERRE
Il faut qu’on dise la vérité à nos amis chinois : le problème, ce ne sont pas les droits de douanes mais une relation profondément déséquilibrée qu’il faut repenser, rééquilibrer et rendre véritablement bénéfique pour l’Afrique.
Contexte
Le 12 juin 2025, lors d’une rencontre de coopération organisée à Changsha, le président chinois Xi Jinping a annoncé que la Chine appliquerait un régime de droits de douane nuls à 53 pays africains. Cette mesure vise, selon les autorités chinoises, à faciliter les exportations africaines vers le marché chinois et à renforcer les dix axes de coopération entre la Chine et le continent. L’Eswatini reste le seul pays exclu de cette décision, du fait de sa reconnaissance diplomatique de Taïwan. Bien que la date d’entrée en vigueur ne soit pas encore précisée, l’annonce s’inscrit dans une dynamique diplomatique et économique plus large, à un moment où les tensions commerciales entre la Chine et les États-Unis se multiplient.
Cette tribune a pour objet de dépasser la lecture superficielle de cette annonce en apparence généreuse. Il s’agit de replacer cette décision chinoise dans le contexte plus large des dynamiques géoéconomiques actuelles, d’en interroger les véritables motivations, et surtout d’analyser ses implications réelles pour les économies africaines. Car au-delà de l’effet d’annonce, se posent des questions de fond sur la nature des échanges, la place accordée à la transformation locale, et le rôle que l’Afrique doit jouer dans la redéfinition de ses partenariats commerciaux.
1 . UNE DÉCISION CHINOISE QUI S’INSCRIT DANS UNE STRATÉGIE DE RIPOSTE GÉOÉCONOMIQUE
Dans un contexte où les États-Unis imposent des droits de douane de plus en plus élevés aux produits chinois, Pékin adopte une stratégie de redéploiement. En supprimant les droits de douane sur les importations africaines, la Chine cherche à se repositionner comme acteur bienveillant du Sud global. Cette décision vise à sécuriser l’accès à des matières premières essentielles à son industrie, tout en élargissant son influence sur un continent stratégique. Bien entendu Pékin ambitionne aussi de mieux équilibrer lees relations commerciales qui sont nettement en défaveur du continent (déficit de 62% de la balance commerciale)
L’Afrique devient ainsi un terrain de compétition commerciale indirecte entre grandes puissances. En facilitant l’importation de produits africains, Pékin espère non seulement diversifier ses approvisionnements, mais aussi devancer les États-Unis sur le front de l’influence économique et diplomatique.
- UNE DÉCISION SANS IMPACT RÉEL POUR LA MAJORITÉ DES PAYS AFRICAINS, MÊME POUR LES PAYS INTERMÉDIAIRES CIBLÉS
Ce que l’on présente comme une nouveauté est en réalité une extension d’un régime déjà existant. Depuis plusieurs années, la Chine appliquait déjà des exonérations douanières à une large majorité de pays africains classés parmi les pays les moins avancés. Ce sont donc les pays à revenu intermédiaire – comme le Maroc, le Nigéria, le Kenya, l’Égypte ou l’Afrique du Sud – qui pourraient théoriquement tirer profit de cette mesure.
Mais le manque de compétitivité de certains produits, les obstacles logistiques, les barrières non tarifaires et les exigences de conformité pourraient freiner l’accès réel de ces oays au marché chinois.
Même avec un taux douanier nul, l’application probable de barrières non tarifaires pourrait limiter les impacts.
- Normes sanitaires strictes,
- Exigences d’emballage et d’étiquetage,
- Procédures douanières complexes en Chine ,
- Faiblesse des infrastructures logistiques africaines .
Ces barrières freinent surtout l’exportation des produits transformés. Ainsi, l’exonération tarifaire ne suffit pas à réorienter les échanges vers plus de valeur ajoutée. Le véritable levier réside dans l’amélioration des capacités productives africaines.
Pour l’écrasante majorité des pays africains, cette décision n’est pas nouvelle et pourrait ne pas modifier fondamentalement la structure actuelle des échanges.
- UNE STRUCTURE DES EXPORTATIONS QUI RESTE DOMINÉE PAR LES MATIÈRES PREMIÈRES
Les exportations africaines vers la Chine sont encore massivement composées à plus de 80% de produits bruts :
Pétrole brut (Angola, -Nigéria),
-Minerais (RDC, Zambie, Afrique du Sud),
-Produits agricoles non transformés (café, cacao, sésame, noix brutes).
En 2023 selon Development Reimagined, l’Angola, la RDC, la Zambie, la Mauritanie et la Guinée) ont accaparé 70% des exportations du continent vers la Chine durant l’année
Les produits manufacturés, à plus forte valeur ajoutée, représentent une part très marginale des exportations. Cette réalité traduit une dépendance structurelle : l’Afrique vend des ressources brutes et importe des produits transformés. La suppression des droits de douane, en l’état, risque d’accroître cette tendance, en facilitant encore davantage l’extraction sans transformation.
- QUELLE RIPOSTE INTELLIGENTE POUR L’AFRIQUE ?
Face à cette dynamique, l’enjeu pour le continent n’est pas d’exporter davantage de matières premières, mais de se doter de capacités industrielles locales. Il devient urgent d’exiger, dans le cadre des accords commerciaux la prise en compte de ses intérêts économiques supérieurs. Cela passe par plusieurs leviers :
-Des partenariats industriels avec transfert de technologie,
-Des joint-ventures entre entreprises africaines et chinoises,
-La délocalisation vers l’Afrique d’une partie des chaînes de production.
Par ailleurs, il urge à l’echelle de l’Union africaine de
-Créer une cartographie continentale des filières stratégiques à protéger et à transformer localement.
- Instaurer des droits de sortie dissuasifs sur certaines matières premières afin d’encourager leur valorisation sur place.
- Négocier collectivement avec la Chine, en exigeant des engagements concrets : usines locales, transferts de technologie, formations techniques et équipements.
-Mettre en place un observatoire africain, chargé de mesurer les effets réels de cette ouverture tarifaire, d’alerter sur les risques de prédation, et de proposer des ajustements dynamiques.
Pour appuyer ce changement de paradigme, il est impératif que les banques de développement africaines notamment la Banque africaine de développement et Afreximbank consacrent une part importante de leurs financements à l’industrialisation continentale. Ces institutions doivent désormais financer la transformation locale au lieu de se focaliser seulement sur de gros projets d’infrastructures sans impact. Elles doivent mieux soutenir les PME industrielles et appuyer les filières agricoles à haute valeur ajoutée.
Sans cette inflexion stratégique, les politiques commerciales extérieures, aussi ouvertes soient-elles, ne profiteront pas durablement aux peuples
ET POUR LE SÉNÉGAL ?
Cette annonce chinoise intervient à quelques semaines de la visite officielle du Premier ministre sénégalais en Chine. Ce déplacement représente une opportunité diplomatique majeure pour inscrire le Sénégal dans une dynamique de coopération plus équilibrée.
Ce moment peut et doit être mis à profit pour engager, en dehors des points de reforme de la cooperation soulignés ci dessus, une renégociation intelligente de la dette bilatérale du Sénégal envers la Chine. Il ne s’agirait pas simplement de repousser des échéances, mais de poser les bases d’un nouveau partenariat durable, autour de plusieurs axes :
-Annuler les pénalités de retard accumulées sur certains projets ;
-Rééchelonner le remboursement du principal sur une période plus longue, en fonction des capacités réelles du pays ;
-Réduire les taux d’intérêt sur les anciens prêts ;
Et même, convertir certains intérêts cumulés en capital, notamment dans des entreprises publiques stratégiques, pour permettre à la Chine d’y entrer de manière encadrée, avec des engagements de gouvernance partagée et de performance.
Il s’agirait ainsi de faire évoluer la relation financière vers une logique de codéveloppement, où la Chine ne serait plus seulement un bailleur, mais un acteur engagé dans la réussite opérationnelle des priorités sénégalaises.
Les autorités sénégalaises pourraient saisir cette opportunité pour remettre sur la table la question stratégique du rachat du contrat pétrolier de Woodside.
Ce type d’accords novateurs pourrait même inspirer d’autres pays africains. Mais encore faut-il que cette visite soit préparée avec lucidité, fermeté et vision.
Magaye Gaye, économiste international, ancien de la BOAD