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AFRIQUE : L’OPÉRATION “ DÉNICHER ET ACHETER LES TALENTS”

Il m’a été donné de constater que l’Afrique importe encore trop de biens de consommation courante, souvent de piètre qualité, qui rongent ses budgets et déséquilibrent durablement ses économies.

Cette situation est d’autant plus paradoxale qu’elle s’ajoute à une autre réalité tout aussi préoccupante : la faible qualité d’exécution de nombreux produits locaux fabriqués par nos artisans.

Des meubles de piètre qualité, pas seulement mal vernis, des chaussures qui salissent les carreaux, des objets d’usage courant sans finition : autant de signes d’un déficit technique structurel qui coûte chaque année à nos pays des dizaines de milliards de dollars en importations évitables.

Il est temps de réfléchir à des solutions concrètes et réalistes à ce problème qui mine nos balances commerciales tout en affaiblissant la compétitivité du secteur privé africain.

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LE TRANSFERT DE TECHNOLOGIE CLASSIQUE A ATTEINT SES LIMITES
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Le transfert de technologie est souvent présenté comme la voie royale pour corriger cette faiblesse.

Mais l’expérience montre que les grands programmes de transfert, liés à des accords internationaux ou à des projets d’envergure, restent rarement opérationnels.

Ils mobilisent des budgets considérables, sans toucher la véritable base de nos économies : les artisans, les petites industries, les entrepreneurs locaux qui produisent, innovent et créent des emplois au quotidien.

Le transfert de technologie institutionnel et diplomatique, fondé sur les rapports d’État à État et souvent envisagé dans le cadre des partenariats publics-privés classiques, ne marche pas.

Face à ces limites, il devient impératif de repenser la manière dont la technologie est transmise, en l’adaptant à nos réalités locales.

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ALLER ACHETER LA COMPÉTENCE, PAS SEULEMENT LES MACHINES
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Je propose une approche plus pragmatique, plus humaine, et surtout plus accessible à nos réalités : l’opération “ DÉNICHER ET ACHETER LES TALENTS”.

L’idée est simple : aller chercher la compétence là où elle se trouve, dans les pays qui ont su bâtir des industries performantes à partir de la maîtrise du geste et de la rigueur du savoir-faire — Chine, Turquie, Inde, Italie, pour ne citer que ceux-là — et faire venir ces talents sur notre sol pour transmettre leurs connaissances à nos artisans et techniciens.

Il ne s’agit pas d’importer de la main-d’œuvre, mais d’importer de la compétence.

Ces experts, ingénieurs, maîtres-artisans ou techniciens spécialisés viendraient pour des missions ciblées de six à douze mois afin de former sur place, dans les ateliers locaux, ceux qui produisent déjà mais manquent de standardisation et de finition.

Ce transfert de technologie à taille humaine permettrait de corriger directement les erreurs, d’améliorer les procédés, de créer de nouveaux modèles de production, et surtout de faire naître une génération d’artisans africains formateurs, capables de transmettre à leur tour.

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UNE STRATÉGIE POUR CONSTRUIRE LA SOUVERAINETÉ PRODUCTIVE DE L’AFRIQUE
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Une telle approche exige une volonté politique claire.

Les États pourraient identifier les secteurs prioritaires — ameublement, cuir, textile, agrotransformation — et financer ces missions à travers des programmes de coopération technique ciblés.

Le financement d’une telle opération pourrait d’ailleurs se concevoir dans le cadre de partenariats public-privé, associant l’État, qui en assurerait le portage principal, les organisations professionnelles et les collectivités locales.

Les entrepreneurs privés, eux, pourraient cofinancer ces opérations et bénéficier, à terme, d’un gain considérable en qualité, productivité et compétitivité.

C’est en mariant la compétence étrangère au potentiel local que l’Afrique créera la valeur qui lui échappe depuis des décennies.

Ce modèle, fondé sur le transfert de technologie individuel, rompt avec la dépendance vis-à-vis des grands programmes étrangers souvent déconnectés du terrain.

Il repose sur un principe fondamental : la technologie n’est pas dans les machines, elle est dans les hommes.

Ce sont les hommes qui conçoivent, adaptent et perfectionnent les procédés. Ce sont eux qu’il faut désormais “acheter” — non pas au sens matériel, mais comme un investissement stratégique dans le savoir-faire.

L’opération “DÉNICHER ET ACHETER LES TALENTS” ouvre une voie nouvelle pour réconcilier production locale et qualité internationale.

Elle offrirait à l’Afrique la possibilité de retenir une partie de la richesse qu’elle transfère aujourd’hui vers l’extérieur.

Et surtout, elle permettrait à nos produits de refléter enfin notre véritable potentiel : celui d’un continent créatif, industrieux et capable de s’imposer par la compétence.

L’avenir industriel de l’Afrique ne viendra pas seulement de ses ressources naturelles, mais de sa capacité à valoriser et maîtriser le savoir-faire technique.

Investir dans les talents, c’est investir dans la durabilité. Et c’est donner à l’Afrique les moyens de produire, de consommer et d’exporter autrement.

MAGAYE GAYE
Économiste international
Ancien cadre de la Banque Ouest Africaine de Développement (BOAD)

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